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§05

Sirop tout doux

11 décembre 2025

nouvelle · lecture ~28 min


L'hiver avait enseveli la ville sous la neige, et l'appartement de Marine et Natasha en gardait les traces : un froid discret qui s'insinuait malgré le chauffage, une odeur d'humidité collée aux rideaux. En refermant la porte derrière elle, Marine secoua la neige de ses longs cheveux bruns. Elle toussait encore, cette toux sèche qui l'accompagnait depuis trois jours.

Elle ôta son manteau, révéla son pull beige un peu usé, et se dirigea vers l'armoire à pharmacie avec ces gestes de mère célibataire qui ne s'accorde aucune pause.

Marine avait un style simple, pratique : jean, baskets, gilet douillet. Ses longs cheveux étaient attachés à la va-vite d'une main fatiguée. Elle avait ce charme tranquille des gens qui ne se regardent jamais dans le miroir. Elle déposa dans l'armoire un nouveau flacon de sirop antitussif :

« TOUXXY® — 100 ml — Nubo. Pour une gorge toute douce. Contient de la codéine. »

Un flacon rose un peu trop joyeux pour l'hiver.

À l'autre bout du couloir, Natasha émergea de sa chambre en traînant ses chaussettes. Elle avait seize ans, les cheveux bruns coupés courts en un carré effilé qui encadrait son visage d'une fausse nonchalance. Ce visage, souvent sérieux, s'illuminait parfois d'un sourire oblique qu'elle réservait aux gens qu'elle appréciait vraiment.

Elle portait sa tenue d'intérieur : survêtement sombre, hoodie épais, chaussettes grises — un attirail mou qui lui donnait un faux air rebelle.

— Ça va mieux, maman ? demanda-t-elle sans trop y croire.

— Je survivrai, répondit Marine avec un souffle amusé, avant qu'une toux sèche ne la démente.

Elles échangèrent un regard tendre et fatigué, puis Marine partit se faire une tisane.

Natasha ouvrit l'armoire pour chercher un pansement — elle s'était éraflé le doigt avec une agrafe — et c'est là que son regard tomba sur Touxxy.

Le flacon semblait l'attendre, posé bien droit, l'étiquette toute rose et toute mignonne.

Elle le prit.

Elle le soupesa.

Elle l'ouvrit.

Une bouffée sucrée lui sauta au nez. Guimauve, barbe à papa, fête foraine, tout à la fois. Une odeur enfantine qui détonnait avec l'air glacé de l'appartement.

— Mais… c'est quoi, ce truc… murmura-t-elle.

En penchant légèrement le flacon, une goutte glissa sur son doigt.

La couleur rose pastel, la texture onctueuse, presque lactée, l'étonnèrent. Ce n'était pas un sirop, mais un dessert liquide.

Elle goûta du bout de la langue.

— Miam-miam !

C'était bon.

Trop bon.

Puis cette équation, fulgurante : si c'est aussi bon, ça ne peut pas être dangereux.

Alors elle leva le flacon, hésita une seconde, et but une gorgée.

Rien qu'un petit test.

Juste pour voir.

Elle déglutit.

C'était crémeux, comme elle l'imaginait. Puis un frisson étrange, léger, une bulle tiède qui lui remonta la colonne et se diffusa dans la nuque.

Elle rangea vite Touxxy, referma l'armoire, et regagna sa chambre d'un pas flottant.

Quelques minutes plus tard, allongée sur son lit, Natasha sentit le monde se détendre autour d'elle.

Son corps s'enfonçait dans la couette comme dans un nuage lourd.

Le plafond semblait respirer doucement.

Un silence rose.

Une absence délicieuse.

L'idée jaillit, irrationnelle et immédiate : encore une gorgée.

Elle se leva, ouvrit l'armoire, puis le flacon, but une petite gorgée, le reposa, et retourna se coucher.

Elle revint une troisième fois.

Puis une quatrième, sans même s'en cacher, comme si le sirop l'appelait par son prénom.


Quand Marine retrouva le flacon le lendemain, il n'en restait qu'un fond pâle.

Elle entra dans la chambre de Natasha, brandit Touxxy d'un geste sec :

— Natasha… Tu as bu presque tout ça ?!

— Oui.

— Mais pourquoi ? Tu n'es même pas malade !

— Plus maintenant, merci Touxxy !

Marine resta un instant immobile. Elle aurait dû crier, fouiller, appeler quelqu'un. Elle se contenta de ranger le flacon presque vide.

Cette nuit-là, Natasha resta éveillée longtemps, les yeux ouverts dans la pénombre bleutée.

Une pensée revenait, insistante, sucrée, comme un fil qu'on tire encore et encore.

« Il faut que j'en retrouve. Juste un peu. »

Deux jours plus tard, en revenant du lycée, elle fit un détour par la pharmacie. Elle toussa exprès avant d'entrer.

— Bonjour… vous auriez du Touxxy, s'il vous plaît ?

Le manque venait de naître — discret, rose, presque tendre.


La pharmacie du quartier s'était montrée presque trop accueillante.

La pharmacienne n'avait pas posé de question. Natasha avait toussé une fois, un petit bruit sec et artificiel, et reçu la bouteille rose.

Le sac plastique bruissait encore lorsqu'elle entra chez elle.

— C'est toi, ma puce ? lança Marine depuis le salon.

— Oui, je suis rentrée.

Natasha traversa le couloir à petites foulées, le cœur battant, comme si elle cachait un trésor.

Dans sa chambre, elle souleva son coussin et glissa le flacon de Touxxy dessous, le plus loin possible.

Ce simple geste la fit sourire.

Un secret. Un petit secret rose.

Elle resta là un instant, mains sur les hanches, satisfaite d'elle-même.

Elle allait attendre ce soir. Se mettre au lit. Tout éteindre. Et profiter seule, sans risque d'être vue.

Elle n'aurait pas dû ouvrir le flacon.

Elle le savait.

Mais attendre le soir, c'était déjà trop loin.

Le bouchon sauta avec un petit clic, et l'odeur de chamallow tiède grimpa jusqu'à elle.

Elle se mordit la lèvre, hésita.

Une seule gorgée.

Une minuscule.

Une promesse légère comme un souffle.

Elle porta le flacon à sa bouche.

La chaleur sucrée glissa dans sa gorge, une caresse sirupeuse qui se répandit trop vite, trop bien.

Elle hocha la tête, referma le flacon, rangea tout en vitesse.

Cette fois, elle avait bien l'intention d'attendre la nuit.

Elle descendit au salon, légèrement flottante.

Marine leva les yeux de sa tasse de tisane.

— Tu as une drôle de tête, toi. T'es fatiguée ?

— Hmm… juste un peu. Longue journée.

Son corps avait une manière étrange de s'étirer, comme une pâte molle qu'on tire doucement. Mais sa mère, encore prise par sa propre toux, n'y prêta pas plus attention que ça.

Le soir venu, la conversation du dîner fut minimale.

Marine avait préparé des pâtes en sauce — quelque chose de simple, de chaud — et Natasha, qui d'habitude parlait sans s'arrêter, gardait la tête penchée et un sourire vague accroché à la bouche.

— Ça va, Natasha ? Tu somnoles…

— Hmm ? Oui, oui. Juste une grosse fatigue. J'ai mal dormi.

— Tu n'as rien pris, hein ? Je t'ai entendue aller dans la salle de bain tout à l'heure.

Natasha laissa échapper un petit rire étouffé, ramenant l'index à sa lèvre comme pour y sceller un secret innocent.

— Non, maman. Juste faim. Promis.

Puis elle cligna des yeux et roula une mèche de cheveux autour de son doigt, d'un geste étonnamment appliqué. Elle piqua dans ses pâtes sans conviction, comme si la fourchette était lourde.

Marine l'observa une seconde de trop, sans oser mettre un mot sur ce qui la dérangeait. Elle fronça les sourcils, puis laissa couler. Sa fille avait parfois des baisses d'énergie. Rien d'inquiétant.

Natasha monta ensuite dans sa chambre, le ventre à moitié plein et la tête très légère.

Elle referma la porte.

Retira son hoodie.

S'assit sur son lit.

Et renversa son coussin.

Le flacon rose l'attendait comme un petit animal apprivoisé.

Elle le prit, le secoua sans y penser, ouvrit le bouchon d'un geste sûr. Elle n'avait plus besoin de se raisonner, plus besoin d'excuses. La soirée, la lumière tamisée, la solitude… tout aspirait à ce qu'elle boive.

Elle en prit une première gorgée.

Puis une deuxième.

Puis une troisième.

La moitié du flacon disparut en un quart d'heure, comme si une autre main que la sienne la guidait.

Ses yeux se fermèrent avant qu'elle n'atteigne l'oreiller.

Elle glissa dans le sommeil comme on tombe dans une mousse rose, chaude, sans rêve.

Et quelque part, sans qu'elle le sache encore, la dépendance venait de planter son premier piquet.

Pas dans son corps — pas encore.

Mais dans son esprit, dans ce petit endroit qui avait adoré, sans effort, ce moelleux parfait.


Les jours avaient passé comme des feuillets froissés.

Du mercredi au samedi, Marine avait remarqué quelque chose d'étrange : le fond de la poubelle se tapissait de petits bouchons blancs. Toujours les mêmes. Toujours propres, lisses, alignés dans le sac comme des perles en plastique.

Natasha, elle, semblait flotter d'un jour à l'autre.

Ses yeux, autrefois vifs, avaient maintenant une douceur éteinte.

Elle se levait tard. Titubait légèrement. Ne finissait pas ses phrases.

Son rire sonnait comme une bulle de savon qui éclate trop vite.

Et surtout… elle avait toujours quelque chose dans la main.

Un flacon rose, qu'elle glissait dans sa poche dès que Marine entrait dans la pièce.

Un flacon par jour.

Parfois deux.

Marine s'en rendit compte en faisant la lessive : cinq bouteilles vides tombèrent du sac de sport de Natasha.

Cinq.

Marine resta immobile, paralysée par un froid qui ne venait pas de l'hiver.


Le soir même, elle entra dans la chambre de sa fille.

Natasha était couchée contre son coussin de lecture, hoodie froissé, cheveux collés au front. Elle souriait sans raison, mais son sourire tremblait.

— Natasha…

Marine s'accroupit, ramassa un flacon vide au pied du lit.

— Tu… tu as encore bu ça ?

— Hein ? Non… je bois pas ça… non, non.

Sa voix avait perdu sa lumière.

Elle sonnait comme un murmure passé dans de la ouate.

Marine sentit un picotement de panique dans les doigts.

— Donne-les-moi. Tous. Maintenant.

— Hein ? Mais non, maman…

— Natasha. S'il te plaît. Je n'en peux plus de te voir comme ça.

Natasha eut un rire brisé, une petite expiration instable.

Mais quand Marine ouvrit le tiroir de la table de nuit, elle tomba sur trois flacons entamés.

Les mains lui tremblaient.

Elle les confisqua tous, malgré les protestations molles de sa fille.

Natasha croisa les bras, énervée comme une enfant privée de dessert.

— Tu vas me remercier plus tard, dit Marine.

— Mais j'ai… j'ai besoin, juste un petit peu… murmura Natasha d'une voix pâteuse.

— Non. C'est fini. On arrête.

Marine quitta la chambre, les flacons serrés contre sa poitrine, comme si elle emportait quelque chose de vivant et de dangereux.


Le lendemain fut une descente.

Natasha ne tenait pas debout.

Elle gisait sur son lit, tordue, les mains agrippant les draps comme si ceux-ci tentaient de lui échapper.

Son visage avait perdu ses couleurs. Sa respiration montait et descendait par secousses.

Elle transpirait.

Frissonnait.

— Maman…

Sa voix était cassée.

— Maman, j'ai mal… j'ai trop mal…

Marine entendit les supplications de sa fille et se précipita près d'elle.

— Ma chérie, calme-toi…

— J'ai froid… j'ai chaud… j'ai… mal partout…

Et c'était vrai.

Marine le vit.

Ce n'était pas une comédie d'adolescente capricieuse.

Natasha avait le visage de quelqu'un qui tombe dans un puits invisible.

Elle tenta de la prendre dans ses bras, mais Natasha se replia, les doigts tremblant si fort qu'ils claquaient contre les draps.

— Rends-les-moi, je t'en supplie… j'ai mal, maman, j'ai tellement mal… sanglota-t-elle, la voix brisée par l'effort.

— Je te fais ça parce que je t'aime ! C'est le seul moyen, tu le sais bien.

— Je veux mourir…

Le cœur de la mère fit un bond si violent qu'elle crut s'étrangler. Ce n'était pas un cri de colère, mais une supplique creuse, pleine de vide. Quelque chose se déchira en elle, tout au fond.

— Ne dis pas ça, Natasha. S'il te plaît. Tu me brises le cœur.

— Maman…

Marine ferma les yeux.

La culpabilité la traversa comme un poignard lent.

Elle alla chercher un flacon dans le tiroir où elle les avait cachés.

Lorsqu'elle revint, Natasha essayait de se redresser, mais son bras gauche tremblait tant qu'il refusait d'obéir.

Elle pleurait à moitié, la tête tournée vers le mur.

Marine s'assit à côté d'elle.

Elle ouvrit la bouteille.

L'odeur de chamallow emplit la pièce, mais cette fois elle n'avait plus rien de doux. Juste un parfum écœurant, presque macabre.

— Tiens… murmura-t-elle. Bois un peu.

Natasha essaya de saisir la bouteille, mais sa main tremblait trop.

Ses doigts glissaient.

Elle s'énerva, pleura, renonça.

Marine resta immobile un instant, le flacon à la main, à se répéter que c'était une erreur. Puis le cri de Natasha la traversa, et il n'y eut plus de place pour rien d'autre.

Elle glissa une main derrière la nuque de sa fille.

De l'autre, elle porta le flacon à ses lèvres, comme on fait boire une malade trop faible.

Natasha but.

Trop vite.

Avec de petits bruits de déglutition, presque enfantins.

Marine ferma les yeux.

Elle soutenait la bouteille.

Elle soutenait sa fille.

Elle soutenait l'inacceptable.

Et le pire, c'était qu'elle le savait — au fond : à ce geste-là, il n'y avait plus de retour possible.


Dans le silence qui suivit, Natasha se détendit peu à peu. Elle blottit sa tête contre l'épaule de sa mère.

Marine tenait encore le flacon tiède dans la main.

Cela aurait dû ressembler à un moment tendre.

C'en était la contrefaçon parfaite.


Quelques jours avaient passé depuis la crise.

L'appartement, lui, avait changé. Ou plutôt : Marine l'avait changé.

Quand Natasha rouvrit les yeux ce matin-là, elle découvrit que son lit n'était plus un lit, mais une sorte de nid. Elle était blottie sous des draps de lin rose.

Des coussins avaient été entassés partout : contre la tête de lit, sur les côtés, au pied du matelas. Coussins pastel, coussins fourrés, coussins à motifs de nuages.

Une nuée de douceur, presque trop tendre pour être honnête.

Marine entra dans la chambre en portant une pile de draps propres.

— Tu te sens bien, mon poussin ?

Natasha se redressa un peu, fronça les sourcils.

— Maman…

— Oui ?

— T'as mis… trop de coussins, là.

Puis elle cligna des yeux, comme si l'effort avait été de trop.

Elle avait cette lenteur qui n'était ni sommeil, ni maladie, juste un flou constant.

Les mouvements un peu en décalage.

Les yeux mi-clos, comme si les lumières du monde étaient devenues trop vives.

Marine observa sa fille et son cœur se serra.

Elle avait peur qu'un frisson, un malaise, une douleur ne surgisse. La panique de la crise précédente lui collait encore à la peau. Alors elle tapota les coussins, réajusta une couverture.

— Je veux que tu sois bien entourée, dit-elle. Que tu sois… confortable.

Le mot tomba comme une excuse. Comme un aveu.

Natasha hocha la tête d'un geste presque enfantin et se laissa retomber dans la douceur.

Sur la table de nuit — un petit autel maladroit —, trois flacons de Touxxy étaient vides, et un quatrième bien entamé.

Natasha attrapa le flacon avec une concentration laborieuse. Ses doigts manquèrent leur prise deux fois avant de se refermer dessus.

Elle le déboucha.

Sans réfléchir.

Elle trempa ses lèvres dans l'ouverture.

Un souffle de chamallow lui monta au visage.

Elle but, lentement.

Plusieurs gorgées.

Marine, à l'entrée de la chambre, observait sans rien dire. Elle attendait. Elle luttait contre elle-même : intervenir ou laisser faire ?

Mais la douceur du moment — ou ce qui y ressemblait — la paralysait.

Natasha reposa le flacon, « désaltérée ».

— Ils sont tous finis ?

— Oui, maman.

Marine prit les quatre Touxxy pour les jeter, puis osa demander :

— Tu veux sortir un peu ? Juste cinq minutes, dehors…

— Non, je… j'ai peur de sortir… Je me sens bien, ici…

La vérité, Marine la voyait : si Natasha sortait, son corps ne suivrait pas.

Elle tituberait.

Tomberait.

Se ferait mal.

Alors elle ne dit rien.

Elle se contenta d'envelopper sa fille dans la couverture, comme pour la protéger du monde.


Ce soir-là, lorsque Marine ouvrit le placard, elle réalisa avec horreur qu'il ne restait plus aucun sirop.

Natasha avait vidé les derniers sans même s'en rendre compte. Déjà, Marine voyait l'ombre qui traversait parfois le regard de sa fille, la tension dans les mains, ce début d'agitation qui n'annonçait rien de bon.

Elle sentit un picotement glacé lui remonter le dos.

Elle connaissait les signes.

Elle avait déjà vu ce qui venait après.

Elle ne pouvait pas revivre la crise de l'autre nuit.

Elle ne pouvait pas revoir Natasha se tordre, pleurer, trembler comme si son corps se déchirait.

Elle enfila son manteau.

Elle prit ses clés.

Elle quitta l'appartement sans un mot, la peur poussée au fond des poches.


Au comptoir de la pharmacie, Marine posa ses mains tremblantes sur le bord du plexiglas. Une légère odeur de chamallow industriel flottait dans l'air, et son estomac se noua.

Son manteau était à moitié ouvert, comme si elle avait couru. Ses yeux un peu rouges tentaient de cacher l'angoisse accumulée depuis des jours.

— Bonjour… vous auriez du Touxxy, s'il vous plaît ?

Sa voix se brisa sur le dernier mot, comme un fil trop tendu.

La pharmacienne, une femme d'une cinquantaine d'années aux lunettes rectangulaires, leva le nez de son écran. Elle reconnut tout de suite Marine.

Son visage s'éclaira, comme si elle accueillait une habituée dans un salon de thé.

— Ah ! Madame Legrand. Vous voilà de retour ! Combien, pour vous, aujourd'hui ?

Marine resta un instant muette.

— Eh bien… juste… un. Un seul.

Elle évita le regard de la pharmacienne, fixa un coin du comptoir.

La pharmacienne fronça les sourcils, surprise.

— Hm. La dernière fois, vous aviez pris…

Elle tapota sur son clavier.

— … trois flacons. C'était il y a trois jours.

Marine sentit son estomac tomber d'un étage.

— Je… c'est… c'est vrai, bredouilla-t-elle.

— Vous voulez qu'on fasse un petit pack fidélité ? Quatre flacons achetés, le cinquième offert.

Marine sentit ses lèvres s'ouvrir. Elle ne savait plus si elle allait rire, pleurer, hurler ou s'évanouir.

— Non, euh… oui, c'est mieux… dit-elle dans un souffle.

La pharmacienne attrapa cinq flacons sur l'étagère derrière elle et les posa sur le comptoir.

Cinq jolis flacons roses.

Brillants.

Mortels.

Puis, d'un ton léger :

— Ça fera 42 francs 60.

Marine paya, et la pharmacienne glissa les Touxxy dans un sac rose décoré d'un nuage souriant.

— Bonne soirée, madame !

Marine prit le sac sans répondre.

Elle sortit dans la rue glaciale en serrant le plastique au creux de sa main comme un aveu de culpabilité.

Cinq flacons, lourds comme un péché.

Un rire nerveux, sec et tragique, lui échappa.

Elle l'étouffa du revers de la manche.

Parce qu'elle venait d'acheter, très officiellement et très poliment, les prochaines doses de poison de sa fille.

Avec une promotion fidélité en prime.


Marine rentra aussi discrètement qu'elle put, mais le sac rose qu'elle serrait contre elle bruissait comme une trahison.

Elle referma la porte à double tour.

Puis elle inspira profondément avant de marcher vers la chambre de Natasha.

Natasha était éveillée.

Enfin… « éveillée » selon sa nouvelle définition du mot.

Elle avait la tête posée de travers sur un coussin, les yeux mi-ouverts, un sourire faible et cotonneux qui s'étira un peu plus en voyant sa mère.

— Tu es rentrée, murmura-t-elle.

Marine posa le sac sur la table de nuit. Elle sortit les cinq nouveaux Touxxy, un à un, et les aligna comme on aligne des jouets devant un enfant.

Le visage de Natasha s'éclaira.

Vraiment.

Comme si on venait d'allumer une guirlande de Noël dans son regard.

Et d'un geste soudain, elle se redressa et passa les bras autour de sa mère.

Un câlin. Un vrai. Long, reconnaissant.

Marine sentit quelque chose lui briser la poitrine.

Elle savait que cette étreinte n'était pas pour elle.

Elle le savait.

Mais pour la première fois depuis des jours, sa fille ressemblait de nouveau à une adolescente heureuse.

Et cette illusion-là… elle s'y agrippa.

— Merci, maman… souffla Natasha contre son épaule.

Marine lui caressa la nuque, malgré la honte acide qui remontait en elle.

— Je veux juste que tu te sentes mieux, ma chérie.

Elle voulut se lever.

Vraiment.

Mais ses jambes refusèrent.

Son corps resta planté là, au bord du lit, comme si quelque chose d'invisible la retenait par les épaules.

Elle resta.

Assise, immobile, étranglée entre la tendresse et la honte.

Natasha attrapa l'un des flacons sur la table de nuit.

Ses doigts tremblaient un peu ; le plastique lui glissa deux fois des mains avant qu'elle n'attrape le bouchon.

Marine la regardait.

Elle ne clignait presque plus des yeux.

Le petit clic du bouchon résonna dans la chambre, sec, net, presque violent.

Un bruit minuscule, mais qui fit tressaillir la mère.

Natasha approcha le flacon de ses lèvres.

Elle inspira doucement, comme si elle humait un parfum rassurant.

Puis elle but.

Lentement.

Puis plus vite.

Puis encore plus vite.

Une aspiration continue, presque animale.

Marine sentit sa gorge se serrer à chaque déglutition.

Elle posa une main sur le dos de sa fille, un geste tendre — trop tendre —, comme si elle l'encourageait.

Natasha but jusqu'à la dernière goutte.

D'une traite.

Comme on vide un verre d'eau après une longue marche dans le désert.

Quand elle reposa la bouteille, son regard vague se posa sur sa mère. Un sourire tiède, presque reconnaissant, se dessina sur ses lèvres.

— Miam-miam… murmura-t-elle.

Marine répondit par un sourire brisé.

Elle aurait voulu être forte, dire « ça suffit », prendre tous les flacons, les jeter…

Mais elle restait là, la main posée sur le dos de sa fille.

Parce que sa fille avait l'air heureuse.

Et qu'elle s'accrochait désespérément à ça.

À cette petite illusion.

Cette éclaircie rose dans la tempête.

Un silence lourd s'installa entre elles.

Un silence où la mère aimait sa fille.

Et la détruisait un peu plus.


Quelques minutes plus tard, Natasha remua sous les couvertures.

— Je dois aller… faire pipi.

— D'accord. Doucement. Je suis là.

Natasha tenta de se lever seule.

Ses mains glissèrent sur les coussins.

Elle chancela en posant un pied au sol, comme si son squelette avait oublié son rôle.

Marine se précipita pour la rattraper avant qu'elle ne tombe.

— Ça va, ça va… murmura Natasha, même si rien n'allait.

Elle se mit debout, mais son équilibre vacillait comme celui d'une funambule ivre.

Elle avança une jambe.

Puis l'autre.

Son bras droit se plaqua contre le mur pour la maintenir debout.

Marine observait la scène, le souffle retenu.

Sa fille faisait trois pas comme on traverse un glacier fissuré : lentement, maladroitement, en espérant que rien ne cède.

— Tiens ma main, dit Marine doucement.

Natasha obéit sans discuter.

Sa main était chaude, moite, tremblante.

Elles avancèrent ensemble dans le couloir, centimètre par centimètre.

Arrivée devant la porte des toilettes, Natasha poussa un petit soupir de soulagement, comme si elle venait d'achever un marathon.

Elle s'assit.

Marine recula d'un pas, par pudeur — mais aussi par peur.

Natasha tenta d'uriner.

Elle inspira, força.

Un filet hésitant.

Puis rien.

Puis un autre filet.

Puis une longue pause où son regard se vida.

— Tout va bien ? demanda Marine depuis le couloir.

— Oui… oui, ça vient… répondit Natasha d'une voix molle, presque rêveuse.

Mais ce n'était pas vrai.

Pas du tout.

Marine, elle, entendait le rythme brisé.

Elle comprenait ce que ce silence entre deux efforts signifiait.

Elle entendait l'échec discret du corps de sa fille.

La rétention urinaire.

Le système nerveux engourdi.

Les muscles qui n'obéissaient plus.

Natasha, elle, ne voyait rien.

Ne sentait rien.

Ou plutôt : elle sentait si peu qu'elle croyait que tout allait bien.

Et c'était ça, le plus terrible.

Cette inconscience tranquille, douce comme du chamallow fondu, qui recouvrait le drame d'un voile rose.

Marine ferma les yeux une seconde, les doigts crispés sur la poignée de la porte.

Elle avait voulu protéger.

Adoucir.

Éviter la souffrance.

Et maintenant, elle accompagnait sa fille dans ce qui ressemblait de plus en plus à une lente dissolution.


Lorsqu'elles retournèrent dans la chambre, quelque chose avait changé dans l'air.

Ce n'était plus seulement l'odeur sucrée du Touxxy.

C'était l'odeur d'une tragédie en train de prendre forme.

Une tragédie rose pastel, à l'arôme de guimauve.


Marine avait posé l'assiette sur le lit avec précaution, comme si le simple bruit de la porcelaine pouvait provoquer un accident.

Des pâtes au beurre, nature. Tièdes.

Un repas simple, sans odeur agressive.

— Essaie d'en manger un peu, d'accord ?

Natasha était assise contre les coussins, les jambes ramenées contre elle, le regard fixé quelque part entre le mur et le vide.

Elle hocha vaguement la tête.

Ses doigts effleurèrent les pâtes, les poussèrent distraitement les unes contre les autres, formant un petit monticule froid sans but précis.

Puis elle resta immobile.

— Tu n'as pas faim ? demanda Marine.

Natasha fronça les sourcils, comme si la question demandait un effort trop important.

— Faim…

Elle goûta le mot.

— Ah. Si. Peut-être. Je sais pas.

Elle reprit une pâte entre deux doigts, la regarda longuement, puis la laissa retomber dans l'assiette.

Elle n'avait plus faim depuis des jours.

Pas parce qu'elle se retenait.

Parce que son corps ne lui envoyait plus rien.

Plus de signal. Plus d'alerte.

Comme si les sensations avaient été débranchées une à une.

Marine sentit une pointe de panique remonter dans sa poitrine.

— Tu n'as rien mangé depuis quand ?

— Depuis…

Natasha réfléchit.

Son regard se vida.

— Depuis avant-hier. Ou hier. Ou… euh…

Marine sourit, tendrement.

Elle caressa la tête de sa fille et la rassura :

— C'est normal d'oublier, ne t'en fais pas.

Elle poussa doucement l'assiette un peu plus près, puis retira sa main, pour ne pas paraître brusque.

Mais Natasha repoussa l'assiette sans s'en rendre compte, le geste lent, absent.

— Ça me fatigue de mâcher.

La phrase tomba sans émotion.

Ses doigts attrapèrent un Touxxy.

Ses mains ouvrirent le flacon.

Le chamallow doucereux s'échappa.

Elle but sans même fermer les yeux.

Sans plaisir apparent.

Sans précipitation.

Comme on avale un médicament vital.

Marine la regardait faire.

Elle voyait la lenteur des gestes, le regard flou, cette manière hésitante de porter le flacon à ses lèvres.

Et pourtant, elle se força à penser :

« Elle est calme. Elle ne souffre pas. C'est déjà ça. »

— Tu te sens mieux ? demanda-t-elle.

Natasha hocha la tête.

— Oui… Ça fait du bien…

Marine accueillit ces mots comme une preuve.

Comme une justification.

« Ça lui fait du bien. »


Le soir même, Marine rentra de la pharmacie avec un sac plus lourd que d'habitude.

Elle ne dit rien tout de suite.

Elle posa le sac sur la table de la cuisine, sortit ses clés, ôta son manteau.

Puis elle entra dans la chambre.

Natasha leva les yeux.

— Tu as acheté du Touxxy ?

Marine acquiesça.

— Pour être tranquilles.

Elle sortit la bouteille du sac.

« TOUXXY® — 2000 ml — Nubo. Pour les hivers rudes. Format familial. Contient de la codéine. »

La bouteille était énorme.

Trop grande pour les mains de Natasha.

Rose, brillante, presque joyeuse.

Natasha éclata d'un petit rire étonné.

— Trop bien !

Marine sourit aussi.

Un sourire qui ne monta pas jusqu'aux yeux.

— Comme ça, tu n'en manqueras pas.

Elle posa la bouteille entre les coussins, comme un objet rassurant.

Natasha essaya de la soulever.

Ses doigts se refermèrent maladroitement sur le plastique lisse.

Elle tira un peu.

Puis encore.

La bouteille pencha, vacilla, lui échappa presque avant de retomber contre les coussins.

Natasha fronça les sourcils.

Pas de colère.

Juste une incompréhension lasse.

— Elle est lourde… murmura-t-elle.

Mais Marine voyait bien que ce n'était pas seulement ça.

Les gestes de sa fille étaient lents, imprécis, comme si ses bras recevaient les ordres avec retard.

La coordination n'était plus là.

La force non plus.

Natasha recommença.

Ses mains glissèrent.

La bouteille lui parut soudain trop grande, trop loin, comme si elle appartenait à quelqu'un d'autre.

Son visage se crispa.

Ses lèvres tremblèrent.

— J'y arrive pas… dit-elle d'une petite voix.

Les larmes montèrent sans prévenir.

Une frustration enfantine, brute, sans recul.

Elle détourna la tête, honteuse, et se mit à pleurer.

Marine sentit son cœur se fendre.

— Chut… chut… ça va… murmura-t-elle en s'asseyant près d'elle.

Elle posa une main sur la joue de Natasha, essuya doucement les larmes du bout du pouce.

Elle aurait voulu lui dire que ce n'était rien.

Que ce n'était qu'une bouteille.

Mais elle savait que ce n'était pas vrai.

Alors une idée lui traversa l'esprit.

Simple.

Idiote.

Évidente.

— Attends une seconde.

Elle se leva, alla jusqu'à la cuisine, ouvrit un tiroir.

Ses doigts hésitèrent une fraction de seconde, puis elle prit un objet encore emballé.

Quand elle revint, Natasha pleurait toujours, recroquevillée dans son cocon de coussins.

Marine s'assit à côté d'elle.

— Regarde… dit-elle doucement.

Elle glissa la paille dans le goulot du Touxxy, comme dans un soda.

Un geste banal.

Terriblement banal.

— Voilà. Comme ça, tu n'as pas besoin de la porter.

Natasha leva les yeux, surprise.

Puis son visage se détendit.

Elle hocha la tête, soulagée, presque reconnaissante.

Marine resta près d'elle.

Elle lui caressa les cheveux.

Essuya les dernières larmes.

— Ça va aller, mon cœur. Je suis là.

Natasha se calma peu à peu.

À travers la paille, elle but le sirop, calmement, comme si le reste du monde s'était effacé.

Marine détourna légèrement le regard.

Pas par dégoût.

Par fatigue.

Par honte aussi.

Elle venait de trouver une solution.

Encore une.

Une solution pour que sa fille ne souffre pas.

Une solution pour continuer.

Et dans cette chambre tapissée de coussins, avec une bouteille de deux litres et une paille en verre, un mot lui traversa l'esprit, sans raison.

« La gym. »

La salle de sport, le parquet qui sentait la résine, les baskets qui couinaient. Et Natasha — l'autre, celle d'avant — qui fendait le terrain en courant, rattrapait la balle au vol, riait trop fort. Un corps qui obéissait. Un corps qui ne tombait jamais.

Marine cligna des yeux. La fille du lit, elle, n'arrivait plus à soulever une bouteille.

La pensée se dissipa, trop cruelle pour qu'on s'y attarde.


Marine avait préparé le bain comme on prépare un refuge.

L'eau n'était ni trop chaude ni trop froide. Juste tiède, rassurante.

Elle avait aidé Natasha à s'asseoir, lentement, en lui parlant comme on parle pour calmer.

— Je suis là, d'accord ?

Natasha ne répondit pas. Elle acquiesça vaguement.

Marine resta à côté de la baignoire. Elle prit l'éponge, la mouilla, et frotta doucement le dos de sa fille.

Le geste était mécanique, ancien.

Elle sentit sous sa main un corps devenu trop léger, presque fragile.

Une maigreur qui la fit frissonner malgré elle.

Elle ne mange vraiment plus, pensa-t-elle.

Puis elle chassa aussitôt cette pensée.

— Ça va ?

— L'éponge est toute douce, murmura Natasha.

Marine se leva une seconde.

Juste une seconde.

Pour attraper la serviette posée trop loin.

Pour une absurdité domestique.

Pour rien.

Quand elle se retourna, l'eau bougeait d'une manière qui n'était pas normale.

— Natasha ?

Le cœur de Marine s'arrêta.

Elle vit la tête de sa fille glisser, lentement, comme si le corps avait oublié comment rester droit.

Un instant irréel.

Muet.

Marine se précipita.

Elle attrapa Natasha sous les bras, la redressa, l'arracha presque à l'eau.

— Hé ! Hé, regarde-moi !

Natasha inspira brusquement, toussa faiblement, les yeux grands ouverts mais absents.

Puis elle se mit à pleurer, sans comprendre pourquoi.

Marine la serra contre elle, tremblante.

— C'est ma faute… c'est ma faute… je n'aurais pas dû m'éloigner…

Elle répétait la phrase comme un talisman.

Comme si la faute, placée au bon endroit, pouvait effacer le danger.

Natasha se calma peu à peu.

Elle posa la tête contre l'épaule de sa mère, épuisée.

— Désolée… murmura la jeune fille.

Marine ferma les yeux.

— Non. C'est moi. Je dois juste faire plus attention.

Elle termina le bain sans quitter sa fille des yeux.

Pas une seconde.

Et quand tout fut fini, quand Natasha fut habillée de vêtements propres, couchée dans son lit, enveloppée de couvertures, Marine resta assise au bord du matelas, incapable de partir.

Elle avait eu peur.

Très peur.

Mais au lieu d'y voir un signal, elle y vit une consigne :

« Ne jamais la laisser seule. »

Et sans s'en rendre compte, elle resserra encore un peu plus le cocon.


Il faisait presque calme, ce soir-là.

Un de ces calmes trompeurs qui donnent l'illusion que tout est enfin sous contrôle.

Natasha était allongée dans son lit-cocon, immobile, les yeux mi-clos.

La bouteille de Touxxy reposait à côté d'elle, calée entre deux coussins, la paille plantée dedans comme un drapeau blanc.

Marine ajusta une couverture.

Puis une autre.

Elle vérifia que la paille ne glissait pas.

— Tu es bien ? demanda-t-elle doucement.

Natasha mit un temps à répondre.

— C'est… tout doux…

Marine sourit.

Un sourire fatigué, mais sincère.

Elle se leva pour ranger la chambre.

Sur la table de nuit, quelque chose attira son regard.

Une petite carte cartonnée.

Rose.

Avec un nuage souriant imprimé dessus.

La carte de fidélité de la pharmacie.

Marine la prit entre ses doigts.

Elle compta machinalement les tampons.

Un.

Deux.

Trois.

Quatre.

Cinq.

Un emplacement vide attendait le dernier.

Encore une fois, pensa-t-elle.

Puis une autre pensée : « Ne jamais la laisser seule. »

Elle rangea la carte dans son portefeuille, comme on range une promesse.

Derrière elle, Natasha aspira distraitement par la paille.

Un petit bruit presque enfantin.

Régulier.

Rassurant.

Marine s'arrêta un instant dans l'embrasure de la porte.

Elle regarda sa fille.

Le cocon.

Les coussins.

La bouteille trop grande.

La paille trop longue.

Tout était en place.

— Je reviens, dit-elle. Je vais juste me faire un thé.

Natasha ne répondit pas.

Elle ne semblait plus en avoir besoin.

Dans la cuisine, l'eau chauffa.

La bouilloire se mit à siffler.

Un son aigu.

Insistant.

Régulier.

Marine fronça légèrement les sourcils.

— J'arrive… murmura-t-elle, sans savoir à qui elle parlait.

Le sifflement continua.

Dans la chambre, la paille pencha un peu sur le côté.

Puis plus rien.