Ivana sonna à l’heure.
Roxane attendait déjà derrière la porte. Elle fixait la poignée. Quand la sonnerie retentit, elle inspira profondément, puis ouvrit.
— Bonjour ! Je suis Ivana, ton auxiliaire de vie. Je suis là pour t’accompagner vers l’autonomie au quotidien.
— Roxane. Enchantée.
Ivana entra dès que Roxane se recula. Elle balaya la pièce d’un regard rapide, sans insister. L’appartement était propre. Très propre. Trop net.
— Tu peux poser tes affaires là, dit Roxane en désignant le sol, près de la porte.
Ivana posa son sac. Elle resta debout.
Roxane se frotta les mains une seconde, puis les plaqua contre ses cuisses.
— J’ai rangé, dit-elle. Je voulais que ce soit bien.
Elle ne regardait pas Ivana. Elle regardait la table basse.
— Pour faire bonne impression ?
— Oui, admit Roxane, un peu gênée.
— Ça t’a pris longtemps ?
— Depuis hier.
Roxane s’assit lentement, comme si elle éprouvait la solidité de la chaise avant de s’y poser. Ivana s’assit en face, en laissant de l’espace.
— J’ai fait des pauses, ajouta Roxane. Elle soupira. Mais maintenant…
Elle chercha ses mots.
— Je suis fatiguée.
— C’est normal.
Ivana ne demanda rien de plus.
Roxane resta immobile. Les épaules hautes. La respiration courte.
— On a tout notre temps, dit Ivana. On peut juste rester là… ou parler un peu. À ton rythme.
Elle inclina la tête, ferma les yeux. Un sourire doux passa sur son visage.
— C’est toi qui choisis.
Roxane réfléchit. Longtemps.
— Parler… un peu.
— Très bien.
Ivana posa une question simple. Puis une autre. Des questions auxquelles on peut répondre sans avoir à se raconter.
Roxane répondit. Brièvement. Précisément.
— Je me débrouille, dit-elle à un moment. Mais après, je n’ai plus rien.
Ivana nota la phrase. Elle ne la commenta pas.
Quand elle regarda l’heure, elle ne se leva pas tout de suite.
— Je vais bientôt y aller, annonça-t-elle. Mais on se reverra. C’est mon métier de revenir.
— Oui.
Roxane la raccompagna jusqu’à la porte. Elle se tenait droite, mais ses gestes étaient plus lents.
— Merci d’être venue, dit-elle.
— À bientôt, Roxane.
— Oui.
La porte se referma.
Roxane resta debout quelques secondes dans l’entrée.
L’appartement était toujours parfaitement rangé.
Mais ses mains tremblaient légèrement.
Ivana revint deux jours plus tard.
Roxane ouvrit presque aussitôt. Elle portait les mêmes vêtements que la fois précédente. Pas par négligence. Par continuité.
— Bonjour, dit Ivana.
— Bonjour.
Roxane s’effaça pour la laisser entrer. Elle referma la porte avec soin. Deux tours de clé.
— Comment ça s’est passé depuis la dernière fois ? demanda Ivana.
Roxane haussa légèrement les épaules.
— Comme d’habitude.
Ivana hocha la tête.
— On avait dit qu’on regarderait ensemble comment tu fais à manger. C’est important pour ton autonomie.
Roxane hésita. Pas longtemps.
— Oui.
Dans la cuisine, tout était propre. Trop. Les placards fermés, les plans de travail nus.
— Qu’est-ce que tu prépares, d’habitude ? demanda Ivana.
— Des pâtes.
Un temps.
— Quand il y en a.
— D’accord. On essaie aujourd’hui ?
Roxane céda.
Elle ouvrit un placard. Puis le referma. En ouvrit un autre. Ses gestes ralentirent.
— Je sais pas par quoi commencer, dit-elle.
Ivana resta en retrait.
— Qu’est-ce que tu faisais, avant ?
— Avant…
Roxane se figea.
— C’était mon père.
Ivana leva les yeux vers elle.
— Il venait souvent ?
— Oui. Il faisait les courses. Il préparait à manger. Il lançait la lessive.
Elle parlait comme on lit une liste.
— Et maintenant ? demanda Ivana doucement.
— Maintenant… il travaille. Il peut plus venir comme avant.
Un silence passa.
— C’est lui qui a appelé pour que tu viennes, ajouta Roxane. Pour que j’apprenne à me débrouiller.
Ivana acquiesça.
— On va essayer ensemble, alors.
Roxane sortit une casserole. Puis une autre. Puis une troisième.
— Je sais pas laquelle prendre, dit-elle. Elles servent à quoi, toutes ?
Ivana observa le plan de travail qui se couvrait.
— On en choisit une seule, dit-elle. Celle-là suffit.
Roxane la regarda, comme si elle venait de résoudre une équation impossible.
— D’accord.
Ivana continua, calmement.
— De l’eau. Du sel. Et on attend que ça chauffe.
Roxane répéta les gestes. Ses mains tremblaient légèrement.
— Et après ? demanda-t-elle.
— Après, on met les pâtes.
Roxane fronça les sourcils.
— Mais…
Elle regarda le paquet.
— Combien ? Et pourquoi il faut attendre ? Et la cuillère, elle sert à quoi ?
Les questions se chevauchaient, sans urgence, mais sans pause.
Ivana sentit la tension monter chez Roxane. Sa respiration se faisait plus courte.
— Stop, dit-elle doucement. On reprend lentement.
Roxane recula d’un pas.
— Désolée. Je dois t’embêter.
— Pas du tout, répondit Ivana.
Elle posa une main sur le plan de travail. Pas sur Roxane.
— Le problème, ce n’est pas que tu ne veux pas. C’est qu’il y a trop d’étapes en même temps.
Roxane la regarda. Longuement.
— Chez mon père, dit-elle, il faisait. Moi, je regardais.
Ivana sentit quelque chose se déplacer en elle.
— D’accord. Alors aujourd’hui, je fais avec toi.
Roxane accepta. Lentement.
La casserole finit par chauffer. Les pâtes furent versées. Rien ne brûla.
Mais quand Ivana regarda Roxane, elle la vit déjà épuisée.
— On s’arrête là pour aujourd’hui, dit-elle.
— D’accord, répondit Roxane.
Sa voix était plate.
Mais soulagée.
Ivana nota mentalement : « Elle a essayé. »
Et aussi : « C’est beaucoup plus dur que je ne pensais. »
Aucune des deux n’ajouta rien.
Ivana revint le lendemain matin.
La machine à laver était dans la salle de bain.
Roxane avait posé le panier à linge devant. Elle ne l’avait pas ouvert.
— On avait dit qu’on regarderait ça ensemble, dit Ivana.
— Oui.
Roxane s’agenouilla. Elle sortit un t-shirt. Puis un autre. Elle les reposa aussitôt dans le panier.
— Je sais pas comment trier, dit-elle. Avant, mon père mettait tout ensemble.
— Et ça allait ?
Roxane haussa les épaules.
— Je crois, oui.
Ivana s’accroupit à côté d’elle.
— Tu as quoi, comme produits ?
Roxane montra les bouteilles alignées contre le mur.
— Lessive en poudre. Adoucissant. Et ça.
Elle désigna une petite boîte de détachant, encore fermée.
Ivana hocha la tête.
— D’accord. On fait simple.
Roxane ouvrit le hublot. Elle resta figée.
— Où ça va ? demanda-t-elle. La lessive ? Et combien ? Et pourquoi il y a trois compartiments ?
Ivana montra le bac.
— Celui-là, pour la lessive. Celui-là, pour l’adoucissant.
Roxane fronça les sourcils.
— Mais il y a des chiffres. Et des traits. Et des lettres.
Elle se redressa brusquement.
— Et la température ? Trente, quarante, soixante ? Et l’essorage ? Et si c’est de la laine ? Et si ça déteint ?
Les questions sortaient sans pause. Pas paniquées. Trop nombreuses.
Roxane tenait toujours le t-shirt. Elle le tordait sans s’en rendre compte.
— Attends, dit Ivana. On y va étape par étape.
— J’essaie, mais… ça se mélange…
Ivana regarda le linge. Les couleurs, les matières, les étiquettes.
Elle regarda la machine. Les boutons, les symboles.
Elle vit ce que Roxane voyait : pas une tâche… mais une constellation.
— Roxane, dit-elle doucement.
Roxane leva les yeux.
— Laisse. Je le fais aujourd’hui.
Le silence tomba aussitôt.
Roxane ne protesta pas.
Elle ne sourit pas non plus.
Elle reposa le t-shirt dans le panier.
— D’accord, dit-elle.
Ivana versa la lessive. Régla la température. L’essorage. Referma le hublot.
Des gestes sûrs. Rapides. Calmes.
« C’est juste pour aujourd’hui. Pour qu’elle voie comment on fait. »
La machine se mit en marche.
Le bruit régulier emplit la pièce.
Roxane s’assit sur le bord de la baignoire. Ses épaules descendirent lentement.
— Ça fait moins de bruit dans ma tête, dit-elle.
Ivana se figea une fraction de seconde.
— Tant mieux, répondit-elle.
Elle ne revint pas sur sa phrase.
Elle ne dit pas « c’est juste pour aujourd’hui ».
Elle ne dit pas « la prochaine fois, tu le feras seule ».
La machine tournait.
Et quelque chose, sans bruit, venait de se mettre en place.
Deux jours passèrent.
Roxane était assise sur une chaise, le dos droit, les mains posées sur les cuisses.
Ivana se tenait derrière elle.
— Tes cheveux sont très longs, dit-elle. Tu les brosses souvent ?
— Pas trop, répondit Roxane. Ça tire.
Ivana passa doucement les doigts dans la masse blonde. Ils s’accrochèrent presque aussitôt.
— Je comprends.
Elle prit une brosse. Commença lentement, par les pointes.
Roxane se crispa légèrement, puis se détendit.
— Dis-moi si ça fait mal.
— Ça va.
Ivana continua. Mèche après mèche. Avec application.
— Tu utilises quoi, comme produits ? demanda-t-elle.
— Mon shampoing, dit Roxane. Celui de la douche.
— C’est tout ?
Roxane hocha la tête.
— D’accord, dit Ivana.
Elle hésita une seconde.
— Tu sais, avec des cheveux aussi longs, certaines personnes préfèrent les couper.
Roxane se raidit aussitôt.
— Non. Non, je les veux longs.
— D’accord, dit Ivana sans insister. Alors il te faudrait quelques produits en plus.
Roxane se frotta les paumes sur les cuisses.
— Lesquels ?
— Un shampoing doux. Un après-shampoing hydratant. Une huile, pour les pointes. Un masque nourrissant, de temps en temps. Et un spray démêlant.
Elle les énumérait calmement.
Roxane fronça les sourcils.
— C’est beaucoup.
— Oui, admit Ivana. Mais je m’en occuperai.
Roxane tourna légèrement la tête.
— Moi, je saurai pas.
— Justement, répondit Ivana. Tu n’auras pas à y penser. Ça t’enlèvera de la charge.
Le silence tomba.
— On pourrait aller les acheter, continua Ivana. Comme ça, ce sera fait.
Roxane inspira.
— Ça me rend anxieuse.
— Je sais, dit Ivana. Je peux m’en occuper tout à l’heure, si tu veux. Tu n’auras rien à faire.
Roxane resta immobile.
— Il me faudrait juste ta carte bancaire, ajouta Ivana, comme une précision technique.
Roxane se leva.
Elle alla dans sa chambre.
Revint avec son portefeuille.
Sortit la carte.
Elle la tendit à Ivana sans hésiter.
— D’accord, dit-elle. Tu sais mieux.
Ivana la prit.
« C’est pour elle. C’est pour son bien. »
— Je ferai attention, dit-elle.
Elle la glissa dans sa poche.
Roxane se rassit.
Ivana reprit la brosse.
Les gestes étaient doux. Assurés.
Roxane ferma les yeux.
— C’est plus simple comme ça, murmura-t-elle.
Ivana ne répondit pas.
Mais elle pensa que oui.
C’était plus simple.
Ivana revint trente minutes plus tard.
Roxane ouvrit dès le premier coup de sonnette. Elle s’effaça pour la laisser entrer.
Ivana posa un sac sur la table.
— Voilà, dit-elle.
Elle sortit les produits un à un.
— Le shampoing doux. L’après-shampoing. L’huile, juste pour les pointes. Le masque. Et le spray démêlant.
Roxane les regardait attentivement. Elle les effleura du bout des doigts.
— Ça fait beaucoup, dit-elle.
— Oui, admit Ivana. Mais tu n’auras pas à t’en occuper. Je te montrerai.
Roxane hocha la tête.
Ivana expliqua calmement. Quand utiliser quoi. Dans quel ordre. Combien de temps. Elle parlait lentement, sans jargon.
— Ne t’inquiète pas, je le ferai. Comme ça, tu n’auras pas à réfléchir, conclut-elle.
— D’accord.
Ivana sortit la carte de sa poche.
Ses doigts s’attardèrent dessus une seconde.
Puis elle la posa sur la table.
— Voilà. Je te la rends.
Roxane la regarda, surprise.
— Merci, dit-elle.
Ivana sourit. Elle se sentit… correcte. Droite. À sa place.
Elle aurait pu la garder. Personne n’aurait rien dit. Mais elle savait, sans même se le formuler, qu’une carte rendue une fois ne se redemande plus. Que le prochain geste, lui, ne coûterait rien.
— Tu verras, dit-elle. Tes cheveux seront aussi beaux que ceux de la princesse Raiponce.
Roxane passa une main dans sa longue chevelure.
— Ce serait bien !
Un léger sourire passa sur son visage. Fugace. Mais réel.
— Merci, dit-elle encore. C’est vraiment plus simple, avec toi.
Ivana ne répondit pas.
Mais elle pensa que oui.
C’était simple.
Et ça marchait.
Roxane jouait distraitement avec ses cheveux, émerveillée de les sentir glisser entre ses doigts comme de la soie.
Le matin même, Ivana lui avait redemandé la carte. Pour de vraies courses, cette fois. Roxane la lui avait tendue sans cérémonie : le geste avait déjà perdu son poids.
Ivana arriva vers midi, mais cette fois avec plusieurs sacs.
Roxane reconnut celui du supermarché.
Il fallut deux allers-retours pour tout poser dans la cuisine.
Roxane resta debout, un peu en retrait.
— J’ai fait des courses, dit Ivana. Tu n’avais presque rien.
Elle commença à sortir les produits.
Des pâtes.
Du riz.
Des légumes surgelés.
Des yaourts.
Des biscuits.
Des boissons sucrées.
— C’est beaucoup, dit Roxane.
— Oui, mais comme ça tu es tranquille, répondit Ivana. Tu n’auras pas à y penser.
Elle parlait vite. Avec entrain.
— J’ai pris ça parce que c’est facile à préparer. Et ça, parce que tu n’avais plus rien pour le matin. Et ça…
Elle hésita une seconde.
— C’est pour te faire plaisir.
Roxane regardait les sacs se vider. Les placards se remplir.
— Tu n’aimes pas trop le sucré, je sais, ajouta Ivana. Mais parfois, ça aide.
Roxane ne répondit pas.
Elle hocha simplement la tête.
Ivana rangeait déjà. Elle savait où mettre les choses. Elle n’avait pas demandé.
Les pâtes à gauche.
Le sucre en haut.
Les biscuits dans le placard du bas.
Sans chercher.
Sans demander.
Comme si elle vivait là depuis toujours.
Puis elle ouvrit un placard. Vide.
Elle s’arrêta.
— Ce placard, je peux le prendre ?
Roxane leva les yeux.
— Le prendre ?
— Pour mes affaires, expliqua Ivana. Comme ça, je n’ai pas besoin de tout rapporter à chaque fois. Ce sera plus pratique pour ton accompagnement.
Un temps.
— D’accord, dit Roxane.
Ivana sourit. Elle y posa quelques paquets. Un thé. Des biscuits qu’elle aimait bien.
Elle referma le placard.
— Voilà.
Elle se tourna vers Roxane.
— Tu vois ? Maintenant, tu n’as plus rien à faire.
Roxane regarda la cuisine. Les placards pleins. Les sacs vides.
— Oui, dit-elle.
Elle s’assit. Ses épaules s’abaissèrent.
— C’est reposant.
Ivana la regarda.
Elle pensa qu’elle avait bien fait. Qu’elle avait anticipé. Qu’elle avait pris soin.
Elle ne pensa pas à la carte.
Roxane non plus.
Elle ne la lui réclama pas.
C’était déjà devenu normal.
Ivana regarda sa montre.
— Il est déjà vingt-deux heures.
Roxane était assise à la table, les mains posées à plat devant elle.
— Je n’avais pas vu l’heure, ajouta Ivana.
— J’habite assez loin.
Un court silence.
— Ce serait peut-être plus pratique que je reste, ce soir.
Elle ne regardait pas Roxane directement. Elle parlait comme on constate une évidence.
Roxane leva les yeux.
— D’accord.
La réponse sortit sans hésitation particulière.
Ivana sourit.
— Je dormirai sur le canapé. Comme ça, la continuité est assurée.
— Je vais te chercher une couverture, dit Roxane.
Elle se leva. Revint avec une couverture pliée. La posa sur le dossier.
— Merci.
La lumière s’éteignit peu après. Ivana s’allongea sur le canapé. Roxane regagna sa chambre.
Le silence s’installa.
Le lendemain matin, Roxane ouvrit les yeux plus tard que d’habitude.
Elle resta allongée quelques secondes, attentive.
L’appartement n’était pas silencieux.
Des bruits familiers.
Discrets. Organisés.
Elle se leva.
Sur la chaise, près du lit, des vêtements étaient posés. Un pantalon. Un t-shirt. Pliés avec soin.
Roxane les regarda. Elle les enfila sans réfléchir. Ils étaient confortables.
Dans la cuisine, Ivana était déjà debout. Le petit-déjeuner était prêt. La table mise.
— Bonjour, dit Ivana.
— Bonjour.
Roxane s’assit. Elle mangea. Tout était à sa place.
Ivana parlait doucement. De la journée. De ce qu’elles feraient ensuite.
Roxane écoutait. Elle n’avait rien à décider.
« Le quotidien est plus simple », pensa-t-elle.
Et pour la première fois depuis longtemps, cette pensée ne lui coûta rien.
Deux jours passèrent.
Le troisième matin, après le petit-déjeuner, Ivana mit sa veste.
— On pourrait sortir un peu, dit-elle. Juste jusqu’à la boulangerie. Ça fait partie du travail, sortir.
Roxane se figea.
— Maintenant ?
— Oui.
Ivana sourit.
— Je serai avec toi.
Roxane resta immobile. Ses mains se refermèrent légèrement sur le bord de la table.
— D’accord, dit-elle enfin.
Dehors, l’air était frais. La rue, calme.
Ivana marchait à côté d’elle, sans la presser.
La boulangerie était déjà ouverte. Une odeur sucrée s’en échappait.
À l’intérieur, la vitrine était pleine. Trop pleine.
Roxane s’arrêta net.
Des croissants.
Des pains au chocolat.
Des tartes.
Des éclairs.
Des choses qu’elle ne connaissait pas.
— Tu peux prendre ton temps, dit Ivana doucement.
Roxane regardait.
Puis encore.
Ses yeux passaient d’une pâtisserie à l’autre, sans se fixer.
— Je sais pas, murmura-t-elle.
Ivana observa son visage. La tension qui montait. Le léger balancement de son corps.
— Tu veux que je choisisse pour toi ? proposa-t-elle.
Roxane expira.
— Oui.
Aussitôt, ses épaules s’abaissèrent.
Ivana se pencha vers la vitrine.
— Un croissant et un pain au chocolat, s’il vous plaît.
Roxane ne regardait plus les pâtisseries.
Elle regardait Ivana.
Au moment de payer, Ivana sortit la carte de sa poche.
La carte de Roxane.
Roxane la vit.
Ivana vit qu’elle l’avait vue.
Un bref instant passa.
Puis le terminal bipa.
Ivana rangea la carte.
Roxane ne dit rien.
Elles sortirent.
Dehors, Roxane mordit dans son pain au chocolat.
— C’est bon, dit-elle.
— Oui, répondit Ivana.
Elles marchèrent côte à côte.
Roxane n’avait pas choisi.
Elle n’avait pas payé.
Elle n’avait rien décidé.
Et pourtant, tout s’était bien passé.
Elle pensa que c’était plus simple comme ça.
Et, pour la première fois, elle avait attendu qu’Ivana décide.
La porte s’ouvrit.
Le père entra dans le salon.
Ivana était assise sur le canapé, un mug entre les mains. Elle leva la tête et sourit.
— Bonjour.
Roxane se tenait près de la porte, légèrement en retrait. Elle souriait aussi. Un sourire franc, inhabituel.
— Papa, dit-elle.
Puis, désignant le canapé :
— Ivana.
Le père avança de quelques pas. Il regarda autour de lui.
L’appartement était propre. Plus que d’habitude.
La table, dégagée.
La vaisselle, rangée.
Sur le dossier du canapé, une couverture soigneusement pliée.
Il s’arrêta dessus un instant.
— Elle est restée dormir ? demanda-t-il.
Roxane hocha la tête.
— Oui.
Il fronça légèrement les sourcils.
— Tu es sûre que c’est normal, qu’elle reste ici ?
Ivana ne répondit pas. Elle laissa le silence faire son travail.
Roxane se tourna vers lui.
— Elle m’aide tellement, papa.
Elle parla plus vite que d’habitude, mais sans s’emballer.
— Je vais beaucoup mieux.
Il la regarda. Vraiment.
Roxane avait l’air reposée. Plus droite.
Elle ne se balançait pas.
Elle ne fuyait pas son regard.
Dans la cuisine, le père aperçut le frigo entrouvert. Plein.
Des plats simples. Rangés. Étiquetés.
— C’est vrai que tu as l’air mieux, dit-il enfin.
Ivana se leva.
— Je peux vous laisser discuter, si vous voulez.
— Non, dit Roxane aussitôt.
Puis, après une seconde :
— Ça va.
Le père hocha la tête. Il n’insista pas.
— Bon… si ça t’aide.
Il prit sa veste. S’approcha de sa fille. L’embrassa sur le front.
— Appelle-moi s’il faut.
— Oui.
Il repartit plus léger qu’en arrivant.
La porte se referma.
Ivana se rassit sur le canapé.
Roxane resta debout un instant. Puis elle souffla.
— Il était inquiet, dit-elle.
— C’est normal, répondit Ivana doucement.
Roxane regarda l’appartement.
Tout était en ordre.
Donc tout allait bien.
La dernière porte de sortie venait de se refermer.
Ivana rentra le soir avec un sac cylindrique sous le bras.
— J’ai acheté quelque chose, dit-elle.
Roxane leva les yeux.
— Quoi ?
Ivana alla directement dans la chambre. Elle posa le sac au sol et l’ouvrit. Le tissu se déroula, épais, matelassé.
— Mon dos me fait mal avec le canapé, dit-elle calmement. Je vais prendre ton lit quelques nuits. Toi, tu seras très bien dans le sac de couchage. Le contact avec le sol, c’est même recommandé. Ça redresse.
Roxane resta immobile.
Elle regarda le sac. Puis le lit. Puis Ivana.
« Elle a mal. C’est normal. Et puis c’est temporaire. »
— D’accord, dit-elle.
Ivana sourit, soulagée.
— Tu vas voir, il est bien moelleux.
Roxane s’agenouilla. Elle se glissa à l’intérieur du sac. Le sol était dur sous elle, mais la doublure était douce.
Ivana l’observait.
— Ça te convient ?
Roxane resta un instant silencieuse. Elle sentit le poids de son corps contre le parquet. Elle pensa qu’elle pouvait s’y habituer.
— Oui, répondit-elle. Merci.
Ivana hocha la tête.
— Parfait, dit-elle.
Elle s’assit sur le lit. Le matelas l’accueillit aussitôt. Elle s’allongea, comme sur un nuage.
— Ça ira beaucoup mieux comme ça.
Roxane referma le zip jusqu’au menton.
Elle resta là, immobile, les yeux ouverts.
« C’est juste pour quelques nuits, pensa-t-elle. Et au moins, elle n’aura plus mal. »
Dans son propre appartement, Roxane allait dormir par terre.
Et tout le monde allait bien.
Roxane se réveilla avec difficulté.
Elle resta immobile quelques secondes, le temps de comprendre pourquoi son corps protestait autant.
Ses épaules.
Ses hanches.
Ses genoux.
Le sol était dur.
Elle avait dormi recroquevillée dans le sac de couchage.
Elle inspira lentement.
Bougea un bras. Une douleur sourde remonta.
Puis elle le vit.
À côté d’elle, posé au sol, un plateau.
Une assiette de tartines déjà beurrées.
Un petit pot de confiture ouvert.
Un verre de jus d’orange, encore frais.
Une tasse de thé fumante.
Roxane cligna des yeux.
Elle se redressa avec précaution. S’assit dans le sac.
La douleur était toujours là, mais plus diffuse.
Elle prit une tartine.
Mangea lentement.
Le goût sucré la calma.
« Elle a pensé à moi. Elle s’est levée tôt. »
Quand elle eut fini, elle posa le plateau sur la table basse.
Puis une pensée surgit. Simple. Pratique.
« Ma carte. »
Elle alla chercher son portefeuille.
L’ouvrit.
La carte n’y était pas.
Roxane resta figée un instant.
Elle comprit.
La nourriture. Les courses. La boulangerie.
Tout avait été payé avec son argent à elle.
Ivana était dans la cuisine.
— Ivana ? dit Roxane.
— Oui ?
— Je voudrais… ma carte.
Ivana se tourna vers elle. Elle ne parut ni surprise, ni contrariée.
— Bien sûr, répondit-elle. Tu en as besoin pour quoi ?
La question tomba doucement. Presque gentiment.
Roxane ouvrit la bouche.
« Pour quoi. »
Elle pensa aux courses.
Elles étaient faites.
À la boulangerie. Ivana s’en occupait.
Aux produits. Aux repas.
Elle chercha une raison.
Une vraie.
Rien ne venait.
— Pour…
Elle s’arrêta.
Ivana attendait. Sans pression.
Roxane sentit une fatigue familière l’envahir.
L’effort d’expliquer.
De justifier.
De décider.
— Je sais pas…
Ivana hocha la tête.
— Ce n’est pas grave.
Elle ne sortit pas la carte.
Elle reprit ce qu’elle faisait.
Roxane retourna s’asseoir.
Ses articulations la lançaient encore un peu, mais elle s’y habitua.
Elle pensa que ce n’était pas grave.
Que tout était déjà prévu.
Qu’elle n’avait besoin de rien.
Elle se rallongea dans le sac de couchage.
« C’est plus simple comme ça. »
Et elle céda, une fois de plus, sans que personne ne lui prenne quoi que ce soit.
Roxane avait le téléphone à la main. Elle resta debout dans le salon, immobile.
— Tu veux appeler quelqu’un ? demanda Ivana depuis la cuisine.
Roxane sursauta légèrement.
— Mon papa.
Ivana passa la tête dans l’embrasure.
— D’accord. Vas-y.
Roxane composa le numéro.
— Allô, Roxane ?
Un temps.
— Oui, c’est moi, papa.
Ivana s’approcha. Pas trop près. Juste assez pour entendre.
— Ça va ? demanda la voix de son père.
— Oui.
Roxane regarda le sol.
— Enfin…
Un silence.
— Tu dors bien ? reprit-il.
Roxane hésita.
— Je dors par terre.
Un temps, à l’autre bout du fil.
— Par terre ? Comment ça, par terre ?
— Ivana a mal au dos. Elle a pris mon lit. Moi, j’ai un sac de couchage.
Un long silence.
— Roxane… tu dors par terre dans ton propre appartement ?
Ivana posa une main légère sur le dossier de la chaise, puis s’approcha du téléphone.
— Monsieur ? C’est Ivana. Pardon de m’immiscer. Le contact avec le sol donne de meilleurs repères corporels ; pour certaines personnes, c’est même un vrai support thérapeutique. Roxane progresse beaucoup, vous savez. On travaille son autonomie.
Elle se tourna vers Roxane et hocha la tête.
— Le sol est un peu dur, dit Roxane honnêtement. Mais je vais m’y habituer.
Ivana sourit doucement.
Il y eut un moment de flottement.
— Tu es sûre que tu vas bien ? redemanda son père.
Roxane resta silencieuse une seconde de trop.
— Oui, papa. Je vais bien.
Elle raccrocha.
Le téléphone resta un moment dans sa main.
— Tu vois ? dit Ivana. Tout va bien. Ton papa est rassuré.
Roxane hocha la tête.
Elle pensa que c’était vrai.
Ou que ça finirait par l’être.
Ivana ferma la porte derrière elles.
— On va prendre l’air un peu, dit-elle. Ça te fera du bien.
Roxane hésita, puis accepta.
Dehors, Ivana lui prit la main. Pas brusquement. Comme une évidence.
Elle marcha devant. Roxane suivait.
Ivana choisissait l’allure.
Ni trop lente, ni trop rapide.
Roxane s’y calait sans y penser.
Le parc était calme. Quelques promeneurs. Des bancs. Des voix lointaines.
Ivana ne lâcha pas sa main.
Elles s’assirent sur un banc, à l’ombre.
Roxane regardait le sol.
— C’est difficile, ici, dit-elle. J’ai l’impression qu’ils parlent de moi.
Ivana tourna la tête. Elle observa les gens autour. Longtemps.
— Oui, dit-elle enfin. Je les entends aussi.
Roxane releva les yeux, surprise.
Ivana serra légèrement sa main.
— Ils te jugent, continua-t-elle calmement. Comme toujours.
Roxane sentit son cœur se serrer.
— Mais ne t’en fais pas, ajouta Ivana aussitôt. Ils ne comptent pas.
Elle se pencha un peu vers elle.
— Moi, si. Et je ne te jugerai jamais. Avec moi, tu es en sécurité.
Roxane ferma les yeux.
Le bruit du parc s’éloigna.
Il ne resta plus que la voix d’Ivana.
Et sa main.
C’était plus simple de l’écouter.
Et, pour la première fois, Roxane pensa que le monde extérieur pouvait bien disparaître.
Roxane ouvrit une bouteille de soda dans la cuisine.
Elle alla dans la chambre.
Ivana était allongée dans le lit, sur le dos, les yeux mi-clos.
— Tiens, dit Roxane.
Ivana prit la bouteille.
— Merci.
Roxane resta un instant debout, sans savoir quoi faire ensuite.
Ivana leva la main.
Tapota le bord du lit.
Roxane s’approcha.
S’assit au bord.
Pas dans le lit.
Au bord.
Son téléphone vibra.
Un message.
Elle regarda l’écran.
Papa.
Elle lut. Lentement.
Ivana leva les yeux.
— C’est ton père ?
Roxane hocha la tête.
— Laisse-moi lire.
Elle tendit le téléphone.
Ivana prit l’appareil sans hésiter. Elle tapa quelques mots. Relut. Envoya.
Elle rendit le téléphone à Roxane.
— Voilà. Il est rassuré.
Roxane regarda l’écran. Elle ne lut pas le message.
— Merci, dit-elle.
Elle s’agenouilla près du lit. Déplia le sac de couchage. S’y glissa.
Le sol était dur.
Elle grimaça légèrement, puis se força à se détendre.
— Ça fait mal, dit-elle.
Puis, après un temps :
— Mais je m’y habituerai.
Ivana ne répondit pas.
— Bonne nuit, dit Roxane.
— Bonne nuit, répondit Ivana.
La lumière s’éteignit.
Roxane resta immobile.
Elle n’avait plus rien à décider. Plus rien à payer. Plus personne à appeler.
Elle était enfin libre.
Tout était à sa place.