Neary sortit de l'atelier à la nuit tombante. La fatigue était déjà dans ses jambes, comme une eau lourde, avant même qu'elle eût atteint le bout de la rue. La chaleur ne tombait pas. Elle restait collée aux pierres brunes des maisons, à la nuque, au tissu de son tee-shirt blanc qu'une journée de travail avait rendu gris aux épaules. Ses sandales brunes claquaient mollement sur le pavé. Elle avait dix-huit ans et marchait comme une femme bien plus vieille.
D'ordinaire, elle suivait la grande rue, celle des lampadaires et des klaxons. Ce soir, elle n'en avait plus la force. Sur sa gauche, une ruelle s'ouvrait entre deux façades, plus étroite, plus sombre, et qui paraissait filer tout droit vers son quartier. Un raccourci. Elle s'arrêta au bord, le temps d'un souffle.
« Non, dit la voix. Tu prends toujours la grande rue. »
« C'est plus court par là. Je suis fatiguée. »
« Si tu changes de chemin sans compter, il arrivera quelque chose. »
Neary ferma les yeux une seconde.
« Quoi, quelque chose ? »
« Tu le sais très bien. À maman. »
Alors elle entra dans la ruelle, et elle compta. Un pas, deux pas — il fallait des nombres pairs, toujours, parce qu'un nombre impair laissait une porte ouverte, et que par cette porte les choses entraient. Quatre, six, huit. Elle posait le pied bien à plat, sans toucher les joints entre les pavés, parce que toucher un joint annulait le compte et qu'il fallait alors tout reprendre à zéro. Dix, douze. Une fissure plus large que les autres lui fit faire un petit écart ; son pied glissa à demi sur le bord.
« Tu as touché. »
« Je n'ai pas touché. »
« Tu as touché, le compte est faux, recommence. »
Et elle recommença. Elle revint de trois pas en arrière, jusqu'au dernier nombre sûr, et repartit. Deux, quatre, six. La sueur lui coulait dans le dos. Ses cuisses tremblaient sous le short en denim. Elle savait — elle savait parfaitement — que les pavés ne décidaient pas de la vie de sa mère, que rien, dans le ciel, ne tenait le compte de ses pas. Le savoir ne changeait rien. Le savoir n'avait jamais rien changé. C'était comme regarder sa propre main faire une chose et être incapable de l'arrêter.
« Je suis si fatiguée. »
Cette pensée-là était à elle. Elle la reconnaissait entre toutes, parce qu'elle revenait chaque soir, fine et basse, sous le vacarme du reste.
« Je veux juste rentrer. Je veux juste que ça s'arrête. Une seconde. Une seule seconde de silence. »
Et ce fut là, en relevant les yeux pour ne pas perdre son compte, qu'elle la vit.
Une porte en fer, grise, lisse, plantée au milieu des maisons de pierre brune comme si on l'avait découpée dans un autre monde et collée là. Elle n'allait avec rien. Pas de fenêtre autour, pas de numéro. Neary s'arrêta. Pour la première fois depuis l'atelier, la voix qui comptait se tut — non parce qu'elle avait gagné, mais parce que l'étrangeté de la chose avait, un instant, occupé toute la place. C'était presque un repos.
Une petite pancarte de tôle était vissée à hauteur des yeux. Neary lut, malgré elle, parce qu'elle lisait toujours tout, deux fois, trois fois.
« Dr Heng, Psychochirurgien. Première consultation gratuite. »
Le mot resta accroché quelque part en elle.
« Psychochirurgien. Un médecin de la tête. Un médecin qui coupe. »
« Un médecin qui coupe dans la tête. Qui pourrait ouvrir, et retirer… la chose. »
Elle relut. Première consultation gratuite. Et ce mot-là, gratuite, descendit plus bas encore, jusqu'à l'endroit où elle savait qu'il n'y avait pas d'argent, jamais, pas pour un médecin, encore moins pour un médecin de la tête.
« Gratuite. Tu peux. Tu n'as rien à payer. Tu peux seulement demander. »
« Et si c'est un piège ? »
« Tout est un piège. Compter aussi est un piège. Tu es déjà dedans. »
Elle leva la main. Elle frappa. Deux coups — il en fallait deux, un nombre pair — mais le second lui parut plus faible que le premier, déséquilibré, et son poignet repartait déjà pour réparer, pour en donner deux autres, bien égaux —
La porte s'ouvrit avant.
Un vieil homme se tenait dans l'embrasure. Il était grand, sec, un peu voûté, vêtu d'une blouse qui avait dû être blanche. Des lunettes fines, des cheveux gris ramenés en arrière, un visage calme, attentif, sans surprise — le visage de quelqu'un qui ouvre une porte à l'heure où il sait qu'on va frapper. Ses yeux passèrent une fois sur elle, de haut en bas, vite, et Neary eut l'impression brève qu'il n'avait pas regardé son apparence, mais quelque chose en dessous, qu'il avait reconnu.
— Entre, dit-il. Tu es au bon endroit.
Neary ne sut jamais vraiment pourquoi elle obéit. Peut-être parce que, pour une fois, c'était la voix d'un homme qui lui disait quoi faire, à la place de l'autre voix. Peut-être seulement parce qu'elle était trop lasse pour reculer. Elle franchit le seuil.
La porte se referma derrière elle.
Le bruit de la rue disparut d'un coup, net, comme coupé au couteau. Et dans le silence soudain du couloir sombre, Neary s'aperçut que la voix qui comptait s'était tue tout à fait — ce silence qu'elle avait mendié toute la soirée, et qui venait enfin, ici, derrière cette porte fermée. Elle aurait dû en être soulagée.
Ce fut la chose qui lui fit le plus peur.
Le couloir descendait. Neary ne s'en aperçut qu'à ses genoux, à cette manière qu'avait le sol de fuir un peu sous elle. Les murs n'étaient pas ceux d'un cabinet. C'était de la pierre brute, suintante par endroits, et l'ampoule unique qui pendait au bout d'un fil jetait sur tout cela une lumière jaune et fixe. Une odeur montait du fond — quelque chose de propre et de chimique, de l'alcool, de l'éther peut-être, posé par-dessus une autre odeur plus ancienne et plus sourde qu'elle préféra ne pas nommer. Le vieil homme marchait devant, sans se retourner, sûr qu'elle suivait.
Ils débouchèrent dans une pièce basse. Une table de travail contre un mur, couverte d'un drap. Des bocaux alignés sur une étagère, dont elle détourna les yeux. Et, tout au fond, dans la part que la lumière n'atteignait pas, une forme longue qui pouvait être un lit, et qu'elle ne regarda pas non plus, parce qu'une part d'elle, déjà, avait compris qu'il valait mieux ne pas savoir ce qui s'y trouvait.
Au centre, deux tabourets se faisaient face. Rien entre eux. Pas de bureau, pas de table, pas de carnet posé en travers comme une frontière. Rien que l'espace vide où leurs genoux, une fois assis, seraient presque à se toucher.
— Assieds-toi, dit-il.
Elle s'assit. Il prit l'autre tabouret, en face, et rapprocha ses pieds des siens. Il joignit les mains sur ses genoux, se pencha très légèrement vers elle, et la regarda.
— Je suis le docteur Dara Heng. Psychochirurgien.
Il laissa le mot se poser, sans le souligner.
— Alors. Dis-moi, mon enfant. Quels sont tes maux ?
« Ne nous trahis pas ! »
La voix revint d'un coup, plus haute qu'elle ne l'avait jamais entendue, comme un cri dans une pièce fermée.
« Tais-toi ! Si tu lui dis, il saura, et alors — »
Neary plaqua ses mains sur ses oreilles, ferma les yeux, et un son rauque sortit d'elle, à mi-chemin du cri et du sanglot. Elle resta ainsi une seconde, repliée, secouée. Puis tout céda en même temps, et les mots se mirent à couler avec les larmes, vite, trop vite, comme si elle vidait quelque chose qu'elle portait depuis des années.
— J'entends une voix dans ma tête, dit-elle. Elle me donne des ordres. Marcher sur une dalle qui ne touche pas celle où j'ai déjà le pied. Compter jusqu'à dix avant de parler. Frapper en nombre pair. Des choses comme ça, des choses idiotes, je sais que c'est idiot, je le sais ! Mais c'est viscéral, c'est dans le ventre, c'est tout le temps, du matin au soir, tous les jours, et si je n'obéis pas ça monte, ça serre, je n'arrive plus à respirer. J'ai tout essayé. Les médecins, les pilules, j'ai essayé d'arrêter par la force, rien ne marche, rien n'a jamais marché. Je n'en peux plus. Aidez-moi. Je vous en conjure, aidez-moi.
Elle se tut, haletante, les yeux brillants, le menton tremblant. Elle attendait. Elle attendait ce qu'on lui avait toujours répondu — que ce n'était rien, qu'il fallait se raisonner, qu'elle exagérait.
Heng ne dit rien tout de suite. Il hochait lentement la tête, le visage calme, presque doux, et dans ses yeux il n'y avait ni surprise ni jugement, seulement une espèce de reconnaissance tranquille, comme un homme qui retrouve un chemin connu.
— Tu sais que c'est absurde, dit-il enfin. C'est ça, le pire. Tu n'es pas folle. Tu vois parfaitement que la dalle ne décide de rien, que les nombres ne tiennent rien. Tu le sais mieux que personne. Et ça ne change rien du tout.
Neary cessa de respirer.
— Personne ne m'a jamais dit ça, murmura-t-elle.
— Parce que personne, autour de toi, n'a regardé du bon côté. On t'a dit d'arrêter. Comme si tu n'y avais pas pensé. Comme si tu n'essayais pas, chaque seconde de chaque jour, de toutes tes forces.
— Oui, souffla-t-elle. Oui, c'est ça.
Il se pencha un peu plus.
— Et quand tu n'obéis pas, ce n'est pas à toi que le malheur doit arriver. C'est à quelqu'un. Quelqu'un que tu aimes.
Ce n'était pas une question. Le visage de Neary se défit.
— Ma mère, dit-elle dans un souffle. C'est toujours ma mère.
— Bien sûr, dit-il, très bas, comme on parle à un enfant qui a peur du noir. Tu portes sa vie sur tes épaules à chaque pas. C'est épuisant de tenir le monde debout tout seul.
Les larmes coulaient maintenant sans qu'elle les sente. Elle hocha la tête, incapable de parler.
— Et même quand tu as compté, reprit-il, même quand tu as bien tout fait, une part de toi n'est pas sûre de l'avoir bien fait. Alors tu recommences. Une fois. Deux fois. Tu n'es jamais quitte.
— Comment vous savez ça ? dit-elle. Comment vous pouvez savoir ce qu'il y a dans ma tête ?
Pour la première fois, quelque chose passa sur le visage de Heng — pas un sourire, mais le frémissement d'une satisfaction qu'il retint aussitôt. Il se redressa légèrement.
— Parce que j'ai été psychiatre avant d'être ce que je suis, dit-il. Pendant des années. J'ai vu des centaines de jeunes femmes assises là où tu es. La dalle, le compte, la porte fermée en nombre pair. Toujours la même chose, et toujours vécue comme si elle était unique. Ta souffrance n'a rien d'idiot, mon enfant. Elle a un nom, elle a des lois, elle est aussi régulière qu'une horloge. Et c'est précisément pour ça —
Il marqua une pause, et son regard se fit plus fixe.
— C'est précisément pour ça qu'on peut l'atteindre.
« Non. »
La voix, dans le crâne de Neary, n'était plus qu'un sifflement contracté, reculé, presque apeuré.
« Il ment. Il veut nous séparer. Lève-toi. Pars. »
Mais Neary n'écoutait plus la voix. Pour la première fois depuis des années, quelqu'un parlait par-dessus elle, plus fort qu'elle, et faisait taire son vacarme. Elle regardait le vieil homme penché vers elle dans cette pièce qui sentait l'éther, et elle ne voyait pas les bocaux, ni le drap, ni la forme longue qui dormait dans l'ombre du fond. Elle ne voyait que le seul visage au monde qui avait su lire à l'intérieur d'elle sans qu'elle eût besoin de tout expliquer.
— L'atteindre, répéta-t-elle. Vous voulez dire… l'enlever ? La chose ? On peut l'enlever ?
— On peut faire mieux que la calmer, dit Heng. Les pilules la caressent. Moi, j'irai là où elle est, et je l'ôterai. Comme on retire une écharde.
Et Neary, qui était entrée là par hasard, par fatigue, par un raccourci qu'elle n'aurait pas dû prendre, sentit monter en elle quelque chose qu'elle n'avait plus ressenti depuis si longtemps qu'elle l'avait presque oublié.
De l'espoir.
Heng se leva. Le tabouret racla la pierre, un bruit bref, et Neary sursauta, déjà prête à obéir à un ordre qu'elle n'avait pas encore reçu.
— Reste assise, dit-il. Ne bouge pas. Je vais seulement regarder ta tête. C'est toujours ce que je fais en premier. On ne soigne pas ce qu'on n'a pas d'abord regardé.
Il y avait dans sa voix quelque chose de si posé, de si manifestement habitué, qu'elle se sentit en de bonnes mains. C'était la voix d'un homme qui avait fait ce geste mille fois, calmement, sans jamais se tromper.
Il contourna le tabouret. Neary le suivit des yeux aussi loin qu'elle put — puis il passa dans son dos, et elle ne le vit plus. La disparition lui déplut. Son cou se tendit, prêt à se tourner.
— Ne bouge pas, répéta-t-il, plus doucement encore.
Elle ne bougea pas.
Les mains se posèrent sur le sommet de son crâne. Deux mains sèches, légères, qui s'enfoncèrent un peu dans ses cheveux noirs et les écartèrent par petites raies, méthodiques, comme on fouille quelque chose. Elles étaient froides d'abord, puis moins. Il ne parlait pas. On n'entendait que sa respiration au-dessus d'elle, et le très faible crissement de ses doigts contre le cuir chevelu.
— Le crâne est fin, ici, murmura-t-il, davantage pour lui-même que pour elle. Sur le côté, juste là. C'est presque toujours ainsi, chez les jeunes femmes.
Neary ferma les yeux. Elle s'était attendue à avoir peur. Elle n'avait pas peur. Les doigts allaient et venaient, patients, et quelque chose en elle, très bas, très ancien, commença de fondre sous ce contact.
Car personne ne lui avait touché les cheveux depuis longtemps. Elle essaya de se rappeler la dernière fois, et ce qui remonta ne fut pas une main posée sur elle, mais ses mains à elle posées sur une autre tête : celle de sa mère, qu'elle avait tenue tant de soirs au-dessus de l'évier, qu'elle avait essuyée, qu'elle avait recouchée. Elle avait toujours été celle qui veille. Jamais celle qu'on veille. Et voilà qu'un vieil homme, dans une cave, lui tenait le crâne entre ses paumes comme on tient quelque chose de précieux, et que pour la première fois de sa vie elle n'avait rien d'autre à faire que se laisser tenir.
« Je voudrais qu'il ne s'arrête pas. »
La pensée la traversa, petite, basse, presque enfantine. Ce n'était plus la voix qui ordonnait. Ce n'était plus, non plus, celle qui résistait. C'était une troisième voix, qu'elle ne se connaissait pas, qui ne demandait rien d'autre que cela : durer.
« Encore. Restez. Vous êtes le seul qui me comprenne. »
Mais ce n'était pas tout à fait comprendre que voulait dire son corps abandonné sous ces doigts. C'était autre chose, qu'elle n'aurait pas su nommer et qu'elle n'avait jamais reçu de personne. Quelqu'un, enfin, qui s'occupe de moi.
Derrière elle, Heng sentit la nuque céder. La tête s'inclina vers l'arrière, contre ses paumes, de quelques millimètres à peine — ce petit poids qu'on lâche, ce relâchement de celui qui cesse de se défendre. Il connaissait ce mouvement. Il en avait vu des dizaines, assises là où elle était. Il avait même un mot pour cela.
Un médecin, à cet instant, aurait reculé. Aurait écarté ses mains, nommé la chose à voix haute, rendu la jeune femme à elle-même et à la juste distance. Il savait tout cela. Il l'avait su mieux que personne, autrefois, du temps où il portait ce mot dans des couloirs propres et éclairés.
Il enfonça un peu plus ses pouces à la base du crâne, et baissa la voix d'un ton.
Ce n'était pas du désir. C'était la satisfaction sourde d'une serrure qui vient de jouer — le déclic léger, parfait, d'un mécanisme qui se referme exactement comme prévu. La distance était un outil, comme le scalpel et l'aiguille, et il avait depuis longtemps choisi de quel côté la tenir.
— Tu te détends, dit-il, et c'était presque une caresse. C'est bien. Tu vois ? Tu n'as plus à tenir le monde, ici. Pendant que tu es entre mes mains, tu peux le poser.
Neary sentit ses yeux s'embuer derrière ses paupières fermées. Elle prit cette douceur pour de la tendresse. Elle ne pouvait pas savoir, elle, que l'homme dans son dos venait simplement de constater qu'elle était prête.
Les doigts redescendirent lentement le long du crâne, palpèrent, comparèrent, et s'arrêtèrent enfin sur un point précis, un peu au-dessus et en avant de l'oreille gauche. Heng s'y attarda. Il appuya, à peine, du bout de l'index.
— Là, dit-il tout bas.
Neary ne sentit qu'une pression légère, chaude, rassurante. Le meilleur endroit du monde, lui sembla-t-il, pour qu'une main se pose.
Elle ne sut pas qu'il venait de marquer l'entrée.
Heng retira ses mains. Le froid revint d'un coup là où elles avaient été, et Neary rouvrit les yeux sur la pièce basse, presque étonnée d'y être encore.
— Reviens demain matin, dit-il en revenant s'asseoir face à elle. À jeun. Je m'occuperai de tout. Ce sera sans douleur, je te le promets, et quand tu repartiras, la voix ne sera plus là.
— Demain, répéta-t-elle.
— Demain. Mais il faut que ce soit toi qui le veuilles. Je ne touche personne qui ne me l'a pas demandé. Alors je te le demande une seule fois, mon enfant. Le veux-tu ?
Et Neary, à qui personne n'avait jamais demandé son avis sur rien, à qui on n'avait laissé d'autre rôle que de porter et de veiller, entendit cet homme remettre sa vie entre ses propres mains, et crut que c'était de la liberté.
— Oui, dit-elle. Je le veux.
Heng hocha la tête, lentement, et nota quelque chose qu'elle ne put pas lire.
Le lendemain matin, elle était sanglée au lit du fond.
Elle était venue à jeun, comme il l'avait dit. Elle avait descendu le couloir derrière lui, elle s'était allongée quand il le lui avait demandé, et lorsqu'il avait passé la première lanière de cuir sur son poignet, elle avait laissé faire. Le cuir s'était resserré, puis l'autre poignet, puis les chevilles, et une dernière, plus large, en travers du front, qui lui tenait la tête immobile contre le drap.
Elle avait fait le même chemin que la veille, mais à l'envers de la nuit. La ruelle, à l'aube, n'était plus la même : une femme étendait du linge à une fenêtre, une odeur de café sortait d'une porte entrebâillée, un enfant pleurait quelque part sans qu'on le console. Elle avait traversé tout cela en comptant ses pas, comme toujours, en s'écartant des joints — et elle s'était dit que bientôt, ce serait fini, qu'elle marcherait là un matin sans compter.
Elle regardait le plafond de pierre. Et, chose étrange, elle n'avait pas peur. « C'est normal, se dit-elle. C'est une opération. On attache les gens pour qu'ils ne bougent pas. Si je bougeais pendant qu'il travaille, il pourrait se tromper d'endroit. C'est pour ça. C'est pour moi. »
Elle avait honte, même, d'avoir eu ce battement de recul tout à l'heure, quand la sangle du front s'était fermée. Cet homme savait ce qu'il faisait. Il l'avait vue comme personne ne l'avait vue. Il lui avait promis le silence. Pourquoi lui ferait-il du mal, à elle qui était venue de son plein gré, à elle qu'il avait tenue si doucement la veille ? Elle ne voulait pas être une patiente difficile. Elle ne l'avait jamais été, avec personne. On ne l'avait jamais reprise pour cela.
Avant de venir, elle était passée devant la porte de sa mère. Elle n'était pas entrée — il était tôt, l'autre dormait. Elle avait seulement posé la main un instant contre le bois, et pensé : quand je n'aurai plus peur, je m'occuperai mieux d'elle. Je serai plus douce.
Heng s'affairait quelque part sur sa droite, hors du champ que la sangle lui laissait. Elle entendait des bruits de métal posé sur du métal, le tintement clair de petites choses qu'on aligne. De l'eau. Un bouchon qu'on dévisse. Il ne lui parlait plus. La voix chaude de la veille, celle qui descendait jusqu'au fond d'elle, s'était tue ; il n'en restait qu'un marmonnement technique, des chiffres, des mots qu'il s'adressait à lui-même et qui ne lui étaient pas destinés.
Heng alignait ses instruments dans l’ordre où il les prendrait. Ses mains connaissaient seules cet ordre ; il n’avait plus besoin d’y penser. Il y avait eu un temps, pourtant, où il pensait à tout — où il pesait, hésitait, respectait. Une vraie clinique, alors, des couloirs clairs, et un visage qu’il ne se rappelait plus tout à fait, sauf à l’instant de s’endormir.
Il avait écouté la personne. Il avait épargné la maladie avec elle.
Il ne confondait plus les deux.
« Combien de millilitres, l'entendit-elle murmurer. Non. Trop. »
Et ce fut là, dans ce silence où il ne s'occupait plus d'elle, que l'autre voix revint.
« Lève-toi. »
Elle la reconnut aussitôt. La vieille voix, celle des dalles et des nombres, celle qu'elle était venue ici faire taire pour toujours. Elle revenait, basse, pressée, terrifiée.
« Lève-toi. Arrache tout. Pars. Pars maintenant. »
Neary ferma les yeux. Bien sûr qu'elle revenait. C'était elle, la maladie. C'était exactement ce qu'on lui avait toujours expliqué : la voix mentait, la voix inventait des dangers là où il n'y en avait pas, la voix voulait qu'elle compte, qu'elle recommence, qu'elle ne vive jamais. Et la voici qui, à la dernière seconde, devant l'homme qui pouvait enfin la délivrer, hurlait le seul ordre qu'elle eût jamais su donner : pars.
« Tu vois bien, se dit Neary, presque soulagée de la reconnaître. Tu vois bien que c'est elle. Elle a peur. Elle a peur parce qu'elle sait qu'il va la tuer. C'est qu'il est tout près du but. »
Elle ne se leva pas. Elle s'interdit de l'écouter, comme on le lui avait appris, comme Heng le lui avait appris la veille — et ce fut, sans qu'elle le sût, la dernière fois que la vieille voix lui disait vrai.
Un froid mouillé lui toucha la tempe gauche. Elle sursauta autant que la sangle le permettait. Du coton, de l'alcool, frottant en petits cercles, juste à l'endroit où la veille un index s'était posé. À l'endroit qu'il avait appelé l'entrée.
— Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-elle.
Sa voix lui parut très petite sous le plafond de pierre.
Heng ne répondit pas tout de suite. Quand il le fit, ce ne fut pas le ton de la veille — ni chaud, ni penché vers elle. Une voix égale, occupée ailleurs.
— Je désinfecte. Ne parle pas, s'il te plaît. J'ai besoin que tu sois calme.
Et Neary comprit, trop tard, sangle au front et tempe humide, que l'homme qui l'avait écoutée la veille mieux que personne au monde ne l'écoutait déjà plus du tout.
L'aiguille de l'anesthésie entra par petites piqûres tout autour du carré de crâne qu'il avait rasé pendant qu'elle fixait le plafond. Chaque piqûre brûlait une seconde, puis mourait. Peu à peu le cuir chevelu devint lourd, sourd, étranger — une chose posée sur elle et qui déjà ne lui appartenait plus. Heng pinça la peau du bout d'une pince.
— Tu sens ?
— Je sens que vous touchez, dit-elle. Mais ça ne fait pas mal.
— C'est ainsi que ça doit être. Le cuir dort. L'os va dormir. Tout le reste, je m'en occupe.
Elle entendit la lame avant de comprendre que c'était la sienne. Un trait de pression tiède sur le côté du crâne, une ligne qu'on traçait, sans douleur, et la sensation très nette de quelque chose qui s'ouvrait, qui s'écartait, qu'on retenait sur les bords. Du sang coula, chaud, dans ses cheveux, jusqu'à son oreille, et goutta sur le drap. Elle ne le vit pas. Elle ne voyait que le plafond de pierre, la sangle au front l'empêchant de baisser les yeux, et elle se tenait à cela, à cette bande grise au-dessus d'elle, comme à une rampe.
Puis vint un bruit qu'elle sentit dans ses dents avant de l'entendre. Une vibration grasse, montée par l'os jusqu'à sa mâchoire, jusqu'à la racine de ses molaires, un grondement qui n'avait pas de source repérable parce qu'il était partout en elle à la fois. Cela dura. Cela s'arrêta. Cela reprit, plus court. Et soudain une détente, un relâchement, comme lorsqu'une dent qu'on arrache cède enfin — un petit bruit mouillé, une succion brève.
Heng posa quelque chose sur la table de métal, à sa droite, hors de son champ. Le contact fit un clic sec, propre, le son d'un os contre l'inox.
Neary comprit, sans le voir, que c'était un morceau d'elle.
« Le crâne, pensa-t-elle, étrangement calme. Il a enlevé un morceau de mon crâne. Il est sur la table. Je suis ouverte. »
Elle attendit l'épouvante. L'épouvante ne vint pas comme elle aurait dû. Il y avait, à la place, une sorte de stupeur lointaine, cotonneuse, et sous cette stupeur, fidèle, increvable, la vieille voix qui se remit à compter.
« Deux. Quatre. Six. »
Un air froid se posa quelque part où aucun air n'aurait jamais dû se poser. Pas sur la peau. Plus profond. Un froid qu'aucun mot de son vocabulaire n'avait été fait pour décrire, parce qu'on ne décrit pas le toucher de l'air sur une chose qui n'a jamais été touchée par l'air. Heng se pencha au-dessus de l'ouverture. Sous l'ampoule jaune, il regardait à nu le cœur du mécanisme — la chose grise et luisante, palpitant faiblement au rythme du sang, où se logeaient, croyait-il, le compte, les dalles, la peur, et Neary tout entière.
Il le regardait comme on lit une carte. Avec certitude. Comme si les frontières y étaient tracées, comme si l’on pouvait poser le doigt sur un pays et dire : ici.
Sa main, pourtant, s’arrêta une fraction de seconde. Il n’y avait pas de frontière. Rien, dans cette matière grise et luisante, ne disait où finissait la peur et où commençait Neary.
Heng le vit. Puis il cessa de le voir.
— Neary, dit-il, et sa voix était redevenue douce, mais d'une douceur d'outil, posée, réglée. Je vais te parler, et tu vas me répondre. C'est très important. Tu ne sentiras rien. Mais tu vas me dire ce qui change en toi. D'accord ?
— D'accord, murmura-t-elle.
« Huit. »
« Lève-toi. »
L'autre voix. La terrifiée, celle des ruelles, celle qui la veille avait crié pars — elle revenait, et elle hurlait à présent, suraiguë, du fond d'elle :
« LÈVE-TOI. IL EST DEDANS. IL EST EN TOI. ARRACHE TOUT, COURS — »
— La peur, dit Heng. Celle qui te fait compter. Elle est là, en ce moment ? — Oui, souffla Neary. Elle hurle. Elle me dit de partir. — Bien. Ne pars pas. Regarde le plafond. Dis-moi seulement.
Quelque chose effleura le dedans d'elle-même. Pas un contact — une coupure très fine, indolore, dans un tissu qui n'aurait pas dû exister.
— Et maintenant ?
Neary chercha. La peur était toujours là, mais autrement. Plus loin. Comme une personne qui crie dans la rue quand on a fermé la fenêtre.
— Moins fort, dit-elle, et sa propre voix la surprit. C'est… comme derrière une vitre. Elle est derrière une vitre, maintenant.
— Bien, dit Heng.
« Six. Huit. »
La voix comptait encore, mais quelque chose s'était desserré dans le compte. Le nombre suivant tardait. Neary le chercha, par habitude, par devoir — et le devoir lui-même tiédissait, perdait son tranchant, comme un nœud trop longtemps serré qui se relâche sans qu'on l'ait dénoué.
Un autre effleurement. Une autre ligne, plus profonde.
— Et la peur de ta mère, dit la voix calme. Le poids. Sa vie sur tes épaules. Tu le sens, ce poids ?
Neary voulut répondre oui — c'était toujours oui, ce poids ne l'avait jamais quittée depuis l'enfance, il était elle, il était ce qui la faisait marcher, compter, veiller — elle voulut dire oui, et s'aperçut qu'elle tâtonnait dans le noir après une chose dont elle ne sentait plus que l'empreinte, le creux laissé dans le matelas par un corps qui vient de se lever.
— Je… je le cherche, dit-elle lentement. Je sais qu'il est là. Je sais qu'il a toujours été là. Mais je n'arrive plus à… à mettre la main dessus.
— Bien, dit Heng.
Un silence. La pince, quelque part, tinta contre l'inox.
— Merci, docteur, dit Neary.
Et personne, dans cette cave, n'aurait pu dire qui venait de parler. La jeune femme soulagée, enfin déposée de son fardeau ? Ou la chose neuve, lisse, reconnaissante, qui prenait déjà sa place et empruntait sa bouche encore tiède pour remercier celui qui l'avait faite naître ? Les deux phrases auraient eu exactement le même son.
— Encore une, dit Heng. La dernière. Tiens bon, mon enfant.
La ligne entra, nette, ultime.
« Deux. Quatre. Six. Huit. »
« Di— »
Le nombre ne vint pas.
Il n'y eut pas de cri, pas de chute, pas de noir. Il y eut un nombre attendu qui n'arriva jamais, une porte laissée grande ouverte dans le compte — exactement la porte qu'elle avait redoutée toute sa vie, par laquelle les choses entraient — et, par cette porte ouverte, plus rien ne vint. Plus rien n'entra. Parce qu'il n'y avait plus personne, derrière, pour avoir peur des portes ouvertes.
Le silence qu'elle avait mendié sur le pavé, le soir, en comptant ses pas ; le silence qu'elle était venue acheter dans une ruelle parce qu'elle n'en pouvait plus ; le silence d'une seule seconde, une seule, qu'elle avait imploré du ciel — il était là. Total. Définitif. Il occupait tout le crâne ouvert sous l'ampoule.
Elle fixait toujours le plafond de pierre.
Son visage était parfaitement détendu. Pour la première fois depuis des années, ses traits ne luttaient contre rien.
Heng se redressa lentement, une main dans le creux des reins, l'autre tenant l'instrument qu'il reposa sans bruit. Il regarda un moment le graphe immobile du moniteur, les courbes égales, plates de paix. Quelque chose passa sur son vieux visage — non pas de la joie, non pas même du triomphe, mais le contentement bas et certain d'un homme devant un travail propre, une serrure qui a joué, un théorème qui se vérifie.
— Voilà, dit-il, très doucement, à la jeune femme qui ne comptait plus. C'est fini. Tu vois ? Tu es libre.
Et de l'intérieur du crâne ouvert, dans la lumière jaune, rien ne lui répondit — ni la peur, ni la voix, ni Neary.
Heng reprit le morceau d'os sur la table. Le même clic, mais à l'envers — l'inox qui lâche, l'os qui retrouve sa place dans le crâne avec un petit emboîtement sourd. Il le maintint, le fixa par des fils fins qui grincèrent, puis recousut le cuir chevelu point par point, sans hâte, du même geste égal qu'il avait pour tout. Une bande passa autour du front, serrée, propre. Dans les cheveux noirs, le sang séchait déjà, collant les mèches en plaques raides.
— C'est terminé, dit-il.
Il défit la sangle du front d'abord. Puis les poignets, l'un après l'autre. Puis les chevilles. Le cuir tomba sur le sol, et pour la première fois depuis le matin, Neary put baisser les yeux, tourner la tête, regarder autre chose que la pierre du plafond.
Elle se redressa lentement. Elle regarda partout.
Le silence était là.
Elle le chercha, le vrai silence, celui qu'elle était venue prendre. Elle tendit l'oreille vers l'intérieur, là où depuis toujours quelque chose comptait, ordonnait, recommençait. Elle appela presque. Rien ne répondit. Pas de nombre. Pas de dalle. Pas de porte à fermer en pair. La chose qui avait hurlé dans la ruelle, et encore ce matin sous la lame, n'était plus là pour hurler quoi que ce fût.
C'était vrai. Il avait tenu sa promesse.
« C'est calme », pensa-t-elle. Et la pensée elle-même était lisse, posée, sans rien derrière qui tirât dessus.
Puis il y eut autre chose.
Pas un bruit. Pas un manque qu'elle aurait pu nommer. Seulement, sous le silence, un second silence — plus loin, plus creux, à un endroit d'elle qu'elle n'arrivait pas à situer. Comme une pièce dans une maison où l'on a toujours vécu, et dont on ne retrouve plus la porte ; et le mur, à l'endroit où la porte aurait dû être, est trop lisse. Elle voulut y poser la main, par réflexe, pour vérifier — la vieille habitude de s'assurer que tout était là, qu'elle était entière. Sa main intérieure ne rencontra rien. Pas même le vide. Juste la surface, égale, qui ne renvoyait plus aucun écho.
Quelque chose manquait. Elle ne savait pas quoi. Elle n'avait plus le mot, ni l'outil pour le chercher. Et c'était là ce que personne ne pourrait jamais trancher : pour dire si on l'avait sauvée ou effacée, il aurait fallu l'interroger, elle — celle d'avant. Mais celle d'avant était précisément ce qu'on avait retiré. Le seul témoin avait disparu dans l'opération qu'il aurait dû juger.
Elle ne le dit pas à Heng.
Elle ne sut même pas pourquoi elle ne le dit pas. Une part d'elle, peut-être, ne voulait pas paraître ingrate, pas après tout ce qu'il avait fait, pas elle qui n'avait jamais été une patiente difficile. Une autre part, plus simplement, n'avait rien à dire, parce qu'on ne signale pas ce qu'on ne sent plus. L'inquiétude effleura la surface lisse et glissa dessus sans accrocher, comme une goutte sur une vitre.
— Comment te sens-tu ? demanda Heng. — Bien, dit-elle. C'est calme.
Et c'était le mot exact. Il n'y avait plus de combat. Ses traits ne luttaient contre rien.
Il l'aida à se lever. Elle tenait debout. Il lui posa une main sur l'épaule, brièvement, et elle ne sentit rien monter sous ce contact — ni la chaleur de la veille, ni le besoin d'être tenue. Une main sur une épaule. Rien de plus. Elle remarqua cette absence sans en souffrir.
— Tu peux rentrer chez toi, dit-il. Doucement. Tu te reposeras.
Elle remonta le couloir seule. Au bout, la porte en fer. Elle l'ouvrit.
Dehors, c'était le plein jour. La ruelle qu'elle avait descendue la veille dans le noir, en comptant chaque pas, en s'écartant des joints, en reprenant depuis le début à la moindre faute — la même ruelle était là, en pleine lumière, avec ses pavés inégaux.
Neary posa le pied dessus et marcha.
Elle ne compta pas. Son pied tomba en plein sur un joint, à cheval entre deux pierres, et rien ne se passa. Aucune main ne se serra dans son ventre. Aucun malheur ne menaça sa mère. Elle traversa la ruelle comme n'importe qui traverse une rue, sans nombre, sans peur, sans rien — et c'était exactement ce qu'elle avait imploré, chaque soir, du ciel.
Une silhouette en tee-shirt blanc qui s'éloignait dans la lumière, d'un pas égal, et qui ne se retournait pas.
Derrière la porte refermée, Heng nettoya ses instruments, les rangea, lava le sang sur l'inox. Il ôta ses gants. Puis il s'assit à son bureau, ouvrit un dossier mince, et prit son stylo.
Il écrivit la date. Le nom : Neary. L'âge. La nature du trouble — quelques mots techniques, en latin, le nom propre de la boucle qu'il avait tranchée. Puis, à la dernière ligne, dans la case qu'il remplissait toujours en dernier, il écrivit un seul mot, de son écriture fine et sûre, sans la moindre hésitation du poignet :
« Guérison. »
Il referma le dossier. Le posa sur la pile, à côté des autres, qui étaient nombreux.
Au-dehors, vissée sur la porte en fer, à hauteur des yeux, la petite pancarte de tôle attendait, patiente, le pas suivant dans la ruelle.
« Dr Heng, Psychochirurgien. Première consultation gratuite. »