La salle d'attente avait été décorée par quelqu'un qui avait voulu que ça ressemble à une salle d'attente.
Trois chaises en tissu beige le long du mur. Une table basse avec un magazine sans date visible. Deux tableaux — l'un représentait peut-être une falaise, l'autre peut-être de l'eau — accrochés trop haut, légèrement de travers. Une horloge ronde à chiffres romains, le genre qu'on trouve dans les brocantes sans raison précise. Trois plantes vertes dans des cache-pots en terre cuite, immobiles d'une façon qui n'était pas celle des plantes.
Inès était assise sur la chaise du milieu.
Elle avait posé son sac entre ses pieds, croisé les chevilles, et regardait l'horloge depuis cinq minutes avec l'attention tranquille de quelqu'un qui n'a nulle part où être. Sa mini-jupe avait remonté un peu sur la chaise. Elle ne la rajusta pas. Son tee-shirt glissait sur une épaule. Elle ne le remonta pas non plus.
La petite aiguille avança d'un cran.
Inès suivit le mouvement.
Puis ses yeux revinrent sur les plantes. Elle en fixa une, longtemps, puis pencha légèrement la tête sur le côté.
Elle tendit le bras et toucha une feuille du bout de l'index.
Froide. Lisse. Trop lisse.
Elle retira son doigt, se renfrogna une demi-seconde, puis haussa une épaule comme si la plante venait de dire quelque chose de décevant mais prévisible.
La porte s'ouvrit.
La femme au seuil de la porte était petite, précise, avec quelque chose d'appliqué dans sa façon de se tenir. Des cheveux châtains coupés au carré, une frange droite qui lui barrait le front comme un titre de chapitre. Des yeux noisette derrière des lunettes à monture fine, le genre qui veut dire « je lis beaucoup » sans que ce soit un reproche. Sa jupe longue tombait jusqu'aux chevilles, imprimée d'un motif vaguement floral que le lin avait un peu écrasé. La veste assortie, boutonnée jusqu'au troisième bouton, donnait une impression de rigueur tempérée. Ses escarpins étaient bordeaux. C'était la seule couleur franche de sa tenue, comme une décision prise au dernier moment.
Elle tenait un carnet contre sa poitrine.
— Inès ?
Ce n'était pas vraiment une question.
— C'est moi, dit Inès.
— Entrez.
Emma s'effaça pour la laisser passer.
Inès se leva d'un bloc, attrapa son sac, et entra dans le bureau avec l'aisance de quelqu'un qui connaît déjà les lieux. Grande, les épaules larges pour son âge, une façon de marcher qui prenait de la place sans en avoir conscience. Ses cheveux noirs mi-longs bougeaient une demi-seconde après elle. Ses sandales compensées claquèrent deux fois sur le parquet avant qu'elle ne repère la chaise en face du bureau — et s'y pose, les deux coudes sur les genoux, le sac jeté à ses pieds, comme si c'était son bureau à elle.
Emma referma la porte.
Le son de la rue disparut d'un coup, net, comme si on avait coupé quelque chose.
Elle observa un instant la scène — sa chaise, de l'autre côté, encore vide — puis contourna le bureau et s'assit.
Elle ouvrit son carnet.
— Bien, dit-elle. Je me présente, dit la professionnel de la santé en posant le carnet à plat sur le bureau. Je m'appelle Emma. Emma Vert. Je suis psychanalyste, j'exerce ici depuis huit mois.
Elle marqua une pause.
— On peut se tutoyer, si tu préfères. Certains patients trouvent que ça casse la distance. Pour ne pas que tu te sentes infériorisée face à l'autorité.
Inès la regarda une seconde, puis hocha la tête.
Emma prit le dossier posé à gauche du carnet. Une chemise cartonnée bleue, deux feuillets à l'intérieur, des passages surlignés en jaune. Elle le parcourut en silence, les yeux qui descendaient la page avec une régularité méthodique. Son index suivait parfois une ligne sans la toucher tout à fait.
Elle tourna la page.
S'arrêta.
Ses yeux remontèrent sur un passage. Un seul. Surligné plus appuyé que les autres, le jaune presque orangé à force.
Trouble de la personnalité narcissique probable.
Emma le relut.
Le relut encore.
Puis elle referma le dossier, le repoussa de deux centimètres, et prit son stylo.
Elle se râcla la gorge.
Inès, qui avait regardé le plafond pendant tout ce temps, ramena les yeux sur elle.
— Bien, dit Emma. Pour commencer. Présente-toi. Dis-moi ce qui t'amène ici.
Inès inspira par le nez, se redressa légèrement sur la chaise, et débita d'une voix égale :
— Inès Durand. Dix-huit ans. Pas de diplôme. Ni scolaire ni professionnel. Pas de permis. Pas de petit copain. Pas de copines.
Elle souriait.
Un sourire tranquille, presque satisfait, comme si elle venait de lire une liste de courses parfaitement équilibrée.
Emma leva les yeux de son carnet.
— Tu souris.
— Oui.
— Pourquoi ?
Inès inclina légèrement la tête.
— Parce que c'est amusant. De ne rien avoir. Et d'être quand même au-dessus du lot.
Emma posa son stylo à plat. Pas brusquement. Avec soin.
— Qu'est-ce qui te fait dire que tu es au-dessus du lot ?
Inès réfléchit une demi-seconde, mais sans chercher vraiment, plutôt comme on laisse une évidence remonter à la surface.
— La meute, dit-elle. Les gens qui courent après un diplôme, un copain, un groupe d'amis, un truc à montrer. Moi, j'ai rien de tout ça. Et je me débrouille très bien. J'ai toujours eu ce que je voulais.
— Sans rien de tout ça.
— Sans rien de tout ça.
Emma la regarda un moment. Ses doigts trouvèrent le stylo, le reprirent. Elle nota quelque chose de court, deux ou trois mots, sans quitter Inès des yeux plus d'une seconde.
Elle se râcla discrètement la gorge.
— Bien, dit-elle. Ton médecin traitant a joint une hypothèse diagnostique dans ton dossier. Il évoque un trouble de la personnalité narcissique. Est-ce que tu sais ce que ça signifie ?
Inès fit non de la tête, avec une curiosité polie.
— En résumé, dit la psychanalyste, une personnalité narcissique se caractérise par quatre grands traits. Une mégalomanie — une conviction d'être supérieur aux autres. Un besoin maladif d'être admiré. Une tendance à exploiter autrui. Et un manque profond d'empathie.
Elle marqua une pause.
— Est-ce que tu te reconnais là-dedans ?
Inès éclata de rire.
Pas un petit rire poli. Un rire court, franc, presque joyeux.
— Carrément, dit-elle.
Emma ne bougea pas.
— Tu t'y reconnais.
— Totalement.
Inès croisa les jambes.
— Je déteste les gens. Vraiment, profondément. Mais les gens m'admirent. Pour ma beauté radieuse et ma personnalité éblouissante.
Elle dit beauté radieuse et personnalité éblouissante comme on cite des faits géographiques.
— Et tu recherches cette admiration ? demanda Emma.
— Non. Ce n'est pas mon but. C'est juste un fait. Les gens regardent, j'existe, ça se passe comme ça.
— Et ça ne te pose aucun problème.
— Quel problème ?
Emma nota quelque chose. Plus long cette fois.
Inès pencha la tête en avant, les yeux sur le carnet.
— Vous griffonnez quoi ?
— Je note les points-clés. Pour mieux comprendre.
— Je peux lire ?
Emma referma légèrement le carnet, pas brusquement, avec le naturel de quelqu'un qui fait ça souvent.
— À la fin de la séance, je vous en donnerai une copie.
Inès se renfrogna une demi-seconde, puis acquiesça d'un hochement de tête unique, net, comme si elle venait d'accepter les termes d'un contrat raisonnable.
— Bien, dit Emma.
Elle rouvrit le carnet.
— Est-ce que tu te regardes souvent dans le miroir ? Combien de fois par jour, approximativement ?
Elle avait dit approximativement avec le sérieux d'une infirmière qui demande une température.
Inès ne bougea pas tout de suite. Elle réfléchit — pas longuement, mais avec cette façon qu'elle avait de laisser la réponse monter comme si elle méritait d'être accueillie correctement.
— Bien plus souvent que tu ne m'observes depuis dix minutes. Mais je suppose que dans ton cas, c'est scientifique.
Emma ne releva pas. Elle nota quelque chose. Deux mots, peut-être trois.
— Et quand tu te regardes, dit-elle, tu cherches quelque chose en particulier ? Ou c'est un réflexe ?
— Je vérifie que tout est là.
— Que tout est là.
— Que je suis entière.
Inès haussa une épaule, comme si c'était une évidence qu'elle avait la gentillesse d'articuler.
— Certaines personnes ont besoin qu'on leur confirme qu'elles existent. Moi, je me le confirme moi-même. C'est plus rapide.
Emma écrivit encore. Plus longtemps.
— Est-ce que tu dors nue ?
La patiente ne répondit pas tout de suite. Pas par gêne. Par goût du délai.
— Tu poses cette question à tout le monde, ou seulement aux gens qui t'attirent ?
— Ce qui m'intéresse, c'est ton rapport au corps pendant le sommeil. Le fait de dormir nue ou habillée révèle—
— Tu n'as pas répondu.
Emma posa son stylo.
— Ce n'est pas moi qui suis en séance.
— Non.
Inès sourit, tranquillement, comme on sourit à quelqu'un qui vient de perdre un point sans s'en rendre compte.
— Mais tu as posé la question avec une voix de médecin et des yeux qui attendaient une réponse lubrique. J'ai trouvé ça intéressant.
Un silence d'une seconde. Emma le remplit en recapant son stylo, puis en le décapant.
— Alors ? dit-elle.
— Oui, dit Inès. Je dors toute nue. Et non, je n'ai pas froid.
Emma tourna une page du carnet. Geste neutre, presque administratif.
— Est-ce que tu manges seule ? Et si oui, tu t'installes à table, ou ailleurs ?
Inès inclina légèrement la tête.
— Tu demandes ça parce que toi, tu manges sur ton lit devant une série ?
— Je te demande ça parce que les rituels solitaires autour de la nourriture sont—
— À table, coupa-t-elle. Avec de la vraie vaisselle.
Elle marqua une pause.
— Je ne vois pas pourquoi je me donnerais moins que ce que je mérite sous prétexte que personne ne regarde.
Emma nota quelque chose, puis s'arrêta à mi-mot.
— Tu penses que bien manger seule est une forme de respect envers toi-même.
— Je pense que c'est la seule logique cohérente. Les gens qui mangent debout au-dessus de l'évier, c'est pas de la modestie. C'est de l'abandon.
Emma ne répondit pas.
Elle écrivit. Longtemps, cette fois.
Emma referma brièvement le dossier, comme pour marquer une transition. Elle n'en avait pas besoin. C'était un geste de contenance.
— Est-ce que tu penses que les gens qui te regardent dans la rue ont de la chance ?
Inès ne cilla pas.
— Tu veux dire : est-ce que je pense qu'ils devraient m'être reconnaissants ?
— Je veux dire ce que j'ai dit.
— Alors oui.
Elle dit ça sans arrogance particulière, sur le même ton qu'on dirait « il fait beau. »
— Pas tous. Certains ne savent pas regarder. Mais ceux qui savent, oui. Ils ont de la chance.
Emma nota quelque chose. Elle soulignait, cette fois.
— Et tu penses ça souvent ?
— Je ne me pose pas la question souvent.
Inès croisa les bras, détendue.
— C'est toi qui me la poses. Moi je le sais, c'est tout. Ce n'est pas pareil.
Emma écrivit encore. Inès attendit, les yeux au plafond, comme une personne patiente dans une salle de concert.
— Ton médecin traitant, dit Emma sans lever les yeux du carnet. Tu penses qu'il est moins bien que toi ?
Inès ramena les yeux sur elle avec une expression presque affectueuse.
— C'est lui qui t'a envoyé ce dossier ?
— Oui.
— Et il a écrit « trouble de la personnalité narcissique probable » ?
— C'est ce qui y figure.
— Alors oui.
Elle laissa passer un temps.
Il a mis « probable ». Comme s'il n'osait pas tout à fait. Quelqu'un qui n'ose pas tout à fait est, par définition, moins bien que moi.
Emma posa le stylo. Pas brusquement. Avec soin. Comme on pose quelque chose de fragile.
— Ce n'est pas parce qu'il a utilisé une précaution diagnostique qu'il manque de—
— Tu le défends, dit Inès. C'est trop mignon.
Le stylo grattait le papier avec régularité. Inès le regardait sans le regarder.
Elle tourna une page, en lissa le bord du pouce, et demanda, sans changer de ton :
— Est-ce que tu te trouves belle quand tu es sous la douche ?
Inès tourna légèrement la tête, comme un animal qui entend un son nouveau.
— C'est différent d'avant le miroir, tu veux dire.
— Oui. Le contexte d'intimité modifie parfois la perception de soi. Le narcissisme—
— Sous la douche, dit Inès lentement, je ne me « trouve » pas belle. Je « suis » belle. Il n'y a pas de distance entre moi et ce constat. La douche ne change rien. Le miroir ne change rien. Ce n'est pas une question de lumière.
Emma écrivit. Longtemps.
— Et ça n'a jamais varié ? dit-elle sans lever les yeux.
— Pourquoi ça varierait ?
Emma n'avait pas de réponse à ça. Elle fit semblant d'en chercher une dans ses notes.
La question suivante, elle la posa en regardant le carnet plutôt qu'Inès. Comme si elle ne voulait pas voir la réponse arriver.
— Est-ce que tu te souviens de la dernière fois où ton corps t’a donné une réponse que tu n’avais pas choisie ?
Inès releva lentement les yeux.
— C’est une question très prétentieuse.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle suppose que mon corps et moi sommes deux personnes différentes.
— Ils ne le sont jamais ?
Inès sourit.
— Presque jamais.
Emma attendit. Cette fois, elle ne nota pas.
— Dans le bus, dit enfin Inès. Il y a quelques semaines. Un homme était debout derrière moi. Trop près. Il ne m’a pas touchée. Pas vraiment.
— Pas vraiment ?
— Son manteau touchait mon bras à chaque virage. Sa respiration aussi, presque.
— Et ton corps a répondu ?
— J’ai eu chaud.
— De peur ?
Le sourire d’Inès revint, mais avec un léger retard.
— Tu aimerais bien.
— Ce n’est pas ce que j’ai demandé.
Inès regarda le carnet, puis les doigts d’Emma posés dessus.
— J’ai eu chaud parce qu’il aurait pu décider à ma place.
— Décider quoi ?
Inès haussa une épaule.
— La suite.
— Et ça t’a plu ?
— Ça m’a intéressée.
— Tu te réfugies souvent dans ce mot-là ?
Inès ne répondit pas.
Emma reprit, plus doucement :
— « Intéressant », c’est pratique. Ça met les choses à distance. Ça évite de choisir entre agréable, effrayant, honteux, violent.
Le silence qui suivit fut bref, mais il eut une consistance nouvelle.
— Tu veux que je dise que j’ai eu peur ? demanda Inès.
— Je veux que tu dises ce qui est vrai.
— Ce qui est vrai, c’est que je n’ai pas bougé.
— Pourquoi ?
Inès baissa les yeux vers ses genoux, comme si la réponse s’y trouvait, soigneusement pliée.
— Parce que mon corps n’avait pas encore décidé que c’était grave.
Emma sentit quelque chose se déplacer dans la pièce.
— Et toi ?
Inès releva les yeux.
— Moi non plus.
Emma ne nota toujours pas.
— Qu’est-ce qui doit arriver pour qu’une chose devienne grave ?
Pour la première fois depuis le début de la séance, Inès sembla ne pas trouver immédiatement l’angle depuis lequel répondre.
Elle sourit quand même.
— Tu poses beaucoup de questions pour quelqu’un qui écrit si peu.
Inès la regarda.
— Tu notes tout ça, j’espère ?
— C'est mon travail.
Elle laissa passer un battement.
— Bien.
Emma ouvrit une nouvelle page du carnet.
— Est-ce que tu te caresses ? Si oui, à quelle fréquence, et dans quel état d'esprit ?
Inès ne cligna pas des yeux.
— Oui, dit-elle.
Emma attendit la suite. La suite ne vint pas tout de suite.
— Fréquence ? demanda Emma.
— Extrême.
— C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire tout le temps. C'est la première chose que je fais en rentrant chez moi.
— Et l’état d’esprit ?
— Ça me fait du bien. C’est le but.
Emma écrivit sans commentaire. Sa main était régulière.
— Et toi ? dit Inès.
— Pardon ?
— Même fréquence ? Même état d'esprit ?
— Ce n'est pas—
— Je plaisante, dit Inès.
Emma recapa son stylo. Le décapa. Continua à écrire.
— Est-ce que tu fais des rêves à contenu érotique ? dit-elle. Tu t'en souviens au réveil ?
— Oui et oui.
— Tu peux décrire le dernier rêve érotique qui t’ai marqué ?
Inès regarda un point légèrement au-dessus de la tête d'Emma, comme on cherche quelque chose dans une pièce sombre.
— Il y avait une forêt, dit-elle. Ou quelque chose comme une forêt. Des arbres hauts, très serrés. Je marchais.
— Seule ?
— Je croyais.
Elle marqua une pause.
— Mais quelqu'un marchait derrière moi. Assez près pour que j'entende sa respiration.
— Tu savais qui c'était ?
— Pas tout de suite. Dans le rêve, je savais que je savais, mais je ne me retournais pas.
Ses yeux redescendirent sur Emma.
— C'est courant, non ? Ne pas vouloir vérifier ce qu'on sait déjà.
Emma écrivit quelque chose.
— Et quand tu t'es retournée ?
Inès réfléchit une seconde. Pas longuement. Juste le temps que l'image revienne avec la netteté qu'ont parfois les rêves quand on les raconte à voix haute — plus clairs dans la bouche que dans la tête.
— C'était mon père.
Elle dit ça simplement, avec une légère surprise dans la voix — pas de la gêne, pas de la provocation. La surprise de quelqu'un qui vient de retrouver le mot exact pour une sensation qu'il avait mal nommée jusque-là.
Emma leva les yeux du carnet.
Inès, elle, semblait encore un peu dans la forêt.
— Est-ce que tu as déjà éprouvé du désir pour ton père ?
Inès ne bougea pas.
— Tu parles du complexe d'Œdipe.
— Je parle de ton expérience personnelle.
Inès ne baissa pas les yeux avant de répondre.
— Oui.
— C'était pendant cette période dans la forêt ?
— Tout à fait.
— Quel âge tu avais ?
— Douze ans, je crois.
Elle dit ça avec la précision tranquille d'un témoin fiable.
— En fait, précisa-t-elle, ce n’était pas un rêve imaginaire. Il s’est réellement passé des choses là-bas.
Emma ne bougea pas. Son stylo était levé depuis trente secondes sans avoir rien écrit.
— Quand tu dis qu'il s'est passé des choses, tu veux dire—
— On a fait l’amour.
Un silence.
— Il te violait, donc ?
Inès se mit à rire en masquant sa bouche avec sa paume.
— Non, non. C’était consenti.
— Pourquoi ?
— Il voulait essayer, et moi aussi. Alors on l’a fait. Plusieurs fois.
— Comment tu... comment tu vis ça, aujourd'hui ?
Inès réfléchit sincèrement, comme si la question était intéressante d'un point de vue purement intellectuel.
— Ce qui m'intéresse, c'est que toi tu es en train de chercher si j'aurais dû être détruite par ça. Et je ne l'ai pas été. Il n'a pas pu s'en empêcher. Et j'ai aimé ça. Et toi tu cherches où est le drame.
Petit moment de silence.
— On dirait que ça te dérange plus que moi, non ? questionna Inès.
— Non, dit Emma. Je suis juste... surprise par ton mécanisme de survie.
Inès fronça légèrement les sourcils. Pas d'agacement. Une incompréhension sincère.
— « Mécanisme de survie » ?
— Oui. La façon dont tu as... intégré ce qui s'est passé. Sans symptômes apparents. C'est—
— Survivre à quoi ? insista Inès.
Emma s'arrêta.
— À l'inceste.
Inès la regarda un moment. Ses mains restaient posées à plat sur ses genoux, immobiles.
— Je ne comprends pas, dit-elle.
Ce n'était pas une esquive. Ce n'était pas de la dissociation. C'était une phrase pleine, honnête, légèrement intriguée — la phrase de quelqu'un à qui on vient d'expliquer une règle du jeu qu'il ne connaissait pas.
Emma choisit ses mots avec une lenteur inhabituellement prudente.
— Ce qui s'est passé avec ton père... c'est quelque chose qui cause généralement une souffrance importante. Un traumatisme. Des répercussions sur la confiance en soi, sur les relations, sur—
— Ma confiance en moi ? dit Inès.
— Oui.
Inès inclina la tête, comme face à une équation mal posée.
— Mais pourquoi ç’aurait abîmé ma confiance en moi ?
La pièce semblait avoir rétréci d'un cran depuis le début de la séance. Emma ne savait pas si c'était une impression.
— Je veux dire, il m'a désirée. Mon père. En quoi est-ce que ça aurait dû me détruire ?
Le silence qui suivit fut d'une qualité différente de tous les précédents. Ceux d'avant étaient des silences de séance. Celui-là était le silence d'Emma qui cherchait dans sa formation quelque chose qui puisse répondre à ça, et qui ne trouvait pas.
— Ce n'est pas une question de désir, dit-elle enfin. C'est une question de—
— De quoi ?
— De consentement. De structure familiale. De—
— J'avais douze ans, dit Inès. Pas cinq.
Elle dit ça sans se défendre. Comme une précision factuelle.
— Je savais ce qui se passait.
— Savoir ce qui se passe ne signifie pas—
— Tu penses que j'aurais dû souffrir, mais j’y ai pris beaucoup de plaisir.
Emma sentit qu'elle ne respirait plus tout à fait normalement depuis plusieurs minutes. Elle s'en rendit compte seulement maintenant.
— Tu as un modèle, continua Inès, calmement. La victime. Les cauchemars, l'insomnie, la perte de confiance. Et moi je ne rentre pas dedans.
Elle marqua une pause.
— Et ça, ça te dérange beaucoup plus que ce qui m'est arrivé.
Emma ne dit rien.
C'était vrai.
C'était entièrement, précisément vrai, et elles le savaient toutes les deux, et l'une d'elles seulement en était troublée.
Inès reprit son sac à ses pieds, le posa sur ses genoux, l'air de quelqu'un qui commence doucement à envisager de partir.
— Tu pourrais noter ça ? dit Inès. Ce que je viens de dire. En détails.
Emma la regarda.
— Les noter.
— Oui. Et me les envoyer par e-mail. Tu m'avais promis une copie à la fin de la séance.
Un temps.
Emma ouvrit le carnet à la page blanche et commença à écrire. Lentement, d'abord. Puis avec une régularité mécanique, comme on effectue une tâche que l'on ne comprend plus tout à fait mais qu'on accomplit quand même parce qu'on ne sait pas quoi faire d'autre.
Elle n'avait rien à dire.
Toutes ces années — le master, les supervisions, les cas cliniques discutés en séminaire, les textes de Freud annotés au crayon dans les marges, les week-ends à relire ses notes — tout ça s'était replié en silence quelque part derrière elle, inutilisable, comme un équipement prévu pour un autre terrain.
Elle écrivit.
Inès attendit, les mains sur son sac, sans impatience.
Quand Emma eut fini, Inès tendit la main vers le pot à crayons posé au coin du bureau — geste naturel, sans demander — et prit un stylo. Elle retourna une carte de visite qui traînait près du sous-main, griffonna quelque chose au dos, et la fit glisser sur le bureau d'Emma.
Une adresse e-mail. Petite écriture, lettres bien formées.
Emma la regarda sans la toucher.
Inès se leva. Elle remit son sac sur son épaule, rajusta la bandoulière d'un geste précis. Sa mini-jupe avait remonté un peu en s'asseyant. Elle ne la rajusta pas.
Elle fit le tour de la chaise, s'avança vers la porte, posa la main sur la poignée.
Puis elle se retourna une dernière fois vers Emma, avec l'air tranquille de quelqu'un qui pense à un détail administratif.
— Tu pourras aussi me proposer une date pour la prochaine séance par e-mail. Bonne journée, Emma.
La porte s'ouvrit. Se referma.
Le bruit du loquet fut très petit dans la pièce soudain très grande.
L'horloge à chiffres romains continua d'avancer, avec ses cliquetis, indifférente.
Emma ne bougea pas tout de suite.
Elle resta assise derrière son bureau, les mains à plat sur le carnet ouvert, dans le silence revenu d'un coup comme une matière. Les plantes en plastique ne bougèrent pas. L'horloge à chiffres romains continua d'avancer, indifférente.
Elle regarda la carte de visite retournée.
Puis le carnet.
Puis la chaise vide en face d'elle, qui avait encore la forme de quelqu'un dedans.
Elle pensa à ses années de formation. Aux cas cliniques. Aux typologies. Victime, traumatisme, mécanisme de défense, refoulement. Tous ces mots bien rangés, bien définis, faits pour couvrir le territoire.
Mais Inès n'était pas dans le territoire.
Inès était quelque chose pour lequel elle n'avait pas de mot propre — pas encore, peut-être jamais — une fille de dix-huit ans qui avait traversé quelque chose d'interdit et qui en était ressortie non pas brisée, non pas dissociée, mais « intacte », « certaine », « elle-même », comme si l'interdit avait confirmé quelque chose qu'elle savait déjà.
Emma ouvrit son ordinateur.
Elle créa un nouveau message.
Elle copia l'adresse e-mail depuis la carte de visite, lettre par lettre.
Dans le corps du message, elle colla les notes du carnet. Elle relut une fois. Elle ne changea rien.
Elle resta longtemps avec le curseur sur « Envoyer ».
Puis elle cliqua.
Et dans le silence du cabinet, avec ses tableaux sans signification et ses plantes qui ne vivaient pas, Emma Vert, vingt-six ans, psychanalyste depuis huit mois, resta seule avec ses notes, et avec l’impression très nette qu’elle venait d’envoyer à Inès non pas un compte rendu, mais une preuve.
Elle ne sut pas preuve de quoi.
C’était cela, précisément, qui l’effrayait.