La pièce baignait dans une clarté blanche et crue qui effaçait toute ombre. Les murs lisses semblaient avoir été coulés d’un seul bloc, sans jointure visible, comme si le laboratoire avait poussé spontanément depuis la stérilité elle-même. Le sol en résine immaculée renvoyait la lumière des néons en un halo dur.
Deux lits métalliques occupaient le centre de la salle. Leurs draps tendus formaient des surfaces parfaites, sans un pli. Une odeur d’alcool médical flottait dans l’air, et l’ensemble composait une atmosphère trop pure pour être rassurante.
Laëtitia remua la première. Son souffle trembla, comme si l’air lui brûlait la gorge. Ses paupières papillonnèrent avant de se soulever dans un effort hésitant. La lumière agressa ses yeux ; elle cligna plusieurs fois, confuse, la bouche entrouverte. Elle tenta de lever une main, mais la lanière de cuir tira brusquement sur son poignet. Elle inspira, glacée par la contrainte.
Son dernier souvenir flottait, incohérent : une ruelle tiède, loin de chez elle, la nuit ; des phares ; des mains qui l’avaient happée. Puis le néant. Les vacances s’étaient arrêtées là.
— Qu… qu’est-ce que… où suis-je ?
À côté d’elle, Rachelle émergeait à son tour. Son réveil fut plus brusque : un sursaut nerveux, une respiration profonde, presque paniquée. Elle ouvrit les yeux d’un coup, prête à se débattre, puis resta figée en découvrant les sangles qui retenaient ses chevilles.
— C’est quoi ce délire ?! Pourquoi je suis attachée ?!
Laëtitia tourna lentement la tête vers elle. Leurs regards se croisèrent dans l’incompréhension — deux inconnues, jetées là côte à côte. Elles étaient les deux seules présences humaines de la salle éclatante, deux silhouettes vulnérables perdues dans un décor aseptisé qui semblait avaler leurs voix.
— Calmez-vous, je vous en prie… souffla Laëtitia malgré sa propre frayeur.
— Eh, tu me dis pas de me calmer !
Elle voulut la pointer du doigt, mais les chaînes métalliques fixées aux sangles se tendirent et vibrèrent sous son agitation.
— Putain !
Laëtitia, crispée, tenta de bouger elle aussi, mais ses gestes restaient mesurés, presque précautionneux, comme si elle refusait de perdre sa dignité même dans l’horreur.
Le silence retomba autour d’elles, lourd et inhumain. Les néons bourdonnaient comme une mise en garde. Le laboratoire entier semblait les observer, patient, immobile.
Elles comprirent alors qu’elles n’étaient pas seulement prisonnières.
Elles étaient des cobayes.
Rachelle tirait toujours sur les lanières, le métal du lit grinçant sous ses secousses. Elle pestait, grognait, lâchait des jurons sans même chercher à les articuler.
— Enculés !
Elle donna un coup de talon contre le matelas, mais la sangle de cuir à sa cheville ne céda pas. Une frustration brutale lui monta aux yeux. Elle tira encore, les muscles tendus, les bras crispés. Le lit vibrait à chacune de ses tentatives.
Laëtitia, de son côté, observait la scène avec une crispation presque élégante, incapable de cacher son indignation.
— Arrêtez donc, vous allez vous blesser !
— Je me blesse si je veux !
Un déclic sonore traversa la pièce.
La porte blindée s’ouvrit doucement, sans urgence, comme si la personne derrière elle savait déjà que rien, dans cette salle, ne pouvait lui échapper.
La Dre Dewarrat entra.
Elle portait sa blouse immaculée, manches retroussées jusqu’aux coudes. Ses cheveux blonds courts encadraient son visage d’une façon qui mêlait précision et douceur. Ses yeux bleus, francs et perçants, passaient rapidement d’une cobaye à l’autre, jaugeant d’un seul regard leur état émotionnel.
D’une main, elle tenait une petite mallette. Elle s’approcha sans précipitation, ses pas légers résonnant à peine sur le sol stérile.
— Bonjour, mesdemoiselles. Vous êtes réveillées, c’est très bien. Nous pouvons commencer.
Rachelle gronda, aussi méfiante qu’un animal pris au piège.
— Détache-moi, connasse !
— Non, certainement pas.
Laëtitia déglutit, puis articula timidement :
— Pourriez-vous nous expliquer… ce que nous faisons ici ? Ce lieu est… très anxiogène.
— Bien sûr, dit la Dre Dewarrat en hochant la tête. Je vous dois une explication.
Elle s’assit au bord du lit de Rachelle et commença :
— Vous participez à un projet gouvernemental. Un programme dont l’objectif est de réguler la population suisse à la baisse, en douceur et sans violence. Nous cherchons à réduire le taux de natalité… grâce à une approche pharmacologique inédite.
Rachelle écarquilla les yeux.
— Attends, quoi ?!
— La précédente version, celle du Dr Richter, avait des effets secondaires néfastes. Mais la version corrigée, celle que vous aurez l’honneur d’essayer, a fonctionné à merveille sur des souris.
Rachelle inspira, puis un petit rire étranglé lui échappa, un son bref, chargé d’ironie.
— On a l’air d’être des souris ?!
— Le génome humain et le génome murin partagent près de 85 % de leurs gènes.
— N’importe quoi ! Allez, détache-moi, maintenant !
Laëtitia, elle, fixait la doctoresse, le menton tremblant.
— Pourquoi nous ? Nous ne sommes même pas d’ici…
— Justement, répondit la Dre Dewarrat sans la moindre inflexion. La Confédération n’expérimente pas sur ses propres citoyens : cela laisse des traces, des disparitions, des questions. Vous, on vous a achetées. Deux étrangères happées au bon endroit, un soir de vacances, dans un pays habitué aux gens qui ne rentrent pas. Personne ne vous cherche. Personne ne vous cherchera.
Laëtitia frissonna.
— Que voulez-vous dire par une régulation de la population à la baisse ? C’est un… contraceptif ?
— Pas exactement. Mais la finalité est la même.
Son sourire discret se voulait rassurant.
— Nous allons commencer dans quelques instants. Je vous promets que tout se passera bien.
Rachelle serrait les mâchoires.
Laëtitia retenait son souffle.
La doctoresse leva les yeux vers ses deux cobayes. Une lueur amusée traversa son regard, discrète mais bien réelle.
— Je pourrais vous expliquer toute la théorie de la procédure.
Elle haussa les épaules.
— Mais j’ai tellement hâte de voir ce que l’injection va vous faire qu’on va passer tout de suite à la pratique.
Elle ouvrit la mallette, prit une seringue préremplie dont le liquide irisé captait la lumière. Ses gestes étaient précis, presque gracieux. Laëtitia retint un souffle tremblant. Rachelle serra les dents.
La Dre Dewarrat s’approcha d’abord du lit de Laëtitia.
— Vous n’avez rien à craindre, promit-elle. Ce ne sera pas douloureux.
Laëtitia détourna les yeux, la respiration courte. Elle se raidit quand la doctoresse saisit son bras, mais ne protesta pas.
— D’accord, alors faites… faites ce que vous devez faire, murmura-t-elle.
L’aiguille glissa dans sa peau avec une douceur clinique. Laëtitia grimaça à peine, puis rouvrit les yeux, un peu surprise.
— Vous voyez ? dit la doctoresse. Ce n’est rien.
Elle se tourna vers Rachelle.
La réaction fut immédiate.
— Non ! Non non non, approche pas ce machin !
— Ce serait plus simple si vous restiez immobile.
— Ta gueule ! J’veux pas de ton poison, j’suis pas une souris !
Rachelle tira sur les sangles, tordant son bras pour éviter l’aiguille, se débattant comme si elle luttait contre une bête invisible. Le lit vibrait dangereusement.
La doctoresse la regardait sans perdre son sang-froid.
— Regardez-moi. Ça durera moins d’une seconde.
— J’m’en fous ! Approche pas !
La Dre Dewarrat soupira presque… d’une lassitude tendre. Puis, d’un mouvement ferme et maîtrisé, elle attrapa le poignet de Rachelle et immobilisa son bras sur le drap tendu. Rachelle se figea, choquée par la rapidité du geste.
— Hé ! Mais lâche–
— Juste une seconde.
L’aiguille pénétra la peau.
Rachelle poussa un juron étranglé, les yeux écarquillés.
— Et voilà, dit la doctoresse en retirant calmement la seringue. C’est terminé.
Rachelle resta figée, bouche ouverte, comme si l’injustice du monde entier venait de s’abattre sur elle.
— Sale petite enculée, quand j’aurai mangé les sangles, c’est toi que je mangerai !
Laëtitia la regardait, presque amusée.
La Dre Dewarrat rangea la seringue dans la mallette, referma le couvercle et épousseta distraitement sa blouse.
— Reposez-vous un peu. Détendez-vous. L’effet ne tardera pas à se manifester, mais vous avez encore un moment de tranquillité avant cela.
Elle fit un dernier tour d’horizon de la salle, vérifia la tension des lanières, puis hocha la tête, satisfaite.
— Je reviens bientôt.
Elle prit la mallette, tourna les talons et franchit la porte blindée.
Le claquement sourd qui suivit résonna comme une promesse… ou une sentence.
Dans la lumière blanche et implacable du laboratoire, Laëtitia et Rachelle restèrent seules.
Attachées.
Silencieuses.
Laëtitia inspira lentement. Quelque chose bougeait en elle, imperceptible d’abord, puis de plus en plus clair : une chaleur diffuse, étrange, presque confortable. Elle fronça les sourcils, déstabilisée.
À côté, Rachelle renifla bruyamment. Elle tira encore sur les sangles, mais moins avec rage qu’avec une agitation nerveuse. Elle avait l’air contrariée… et confuse. Une expression rare chez elle.
Laëtitia sentit un picotement remonter le long de ses bras. Elle tenta de le chasser, en vain. Son regard glissa vers Rachelle — juste un instant, se disait-elle —, mais cet instant dura trop longtemps. Elle observait sa respiration rapide, la couleur vive de ses joues, et quelque chose en elle se serra.
— Vous êtes… très jolie.
Rachelle se tourna brusquement vers elle.
— Quoi ?
Puis elle plissa les yeux, méfiante. Pourtant, sa voix trembla.
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Je ne sais pas, répondit Laëtitia en secouant la tête. C’est juste que vous êtes mignonne.
Rachelle la dévisagea. Longuement. Trop longuement. Elle ouvrit la bouche, la referma, recommença, puis murmura :
— Merci. Toi aussi, t’es… mignonne.
Laëtitia sentit son estomac se serrer d’une manière qu’elle n’avait jamais connue.
— Tu trouves ?
— Tu me tutoies, maintenant ?
— Oui, comme toi…
Rachelle secoua la tête.
— J’arrive pas à arrêter de t’regarder.
Laëtitia sourit tendrement.
— Alors continue à me regarder.
Les yeux de Rachelle revinrent se poser sur elle. Laëtitia sentit ses joues chauffer et retint un rire doux qui lui venait sans explication.
— Ta façon d’être est… surprenante, dit-elle maladroitement. Dans le bon sens, je veux dire.
— Quoi ?!
— Tu es très touchante.
Rachelle se figea, bouche entrouverte.
— Attends, tu vas pas me faire une déclaration d’amour, là ?
— Non, non. Je décris ce que je ressens.
Rachelle la fixa encore.
Leur respiration s’accorda sans qu’elles s’en rendent compte.
Un lien, ténu mais irréversible, venait de se former.
Le Céphalon-6 commençait son travail.
Et aucune des deux ne savait encore à quel point cela allait les dépasser.
Derrière la vitre sans tain, dans la salle d’observation, la Dre Dewarrat regardait défiler les courbes sur ses écrans : rythme cardiaque en légère hausse, activité limbique instable, micro-variations pupillaires. Tout indiquait que le Céphalon-6 commençait à agir.
De l’autre côté de la vitre, elle vit Laëtitia et Rachelle se fixer, leurs respirations se synchronisant presque malgré elles.
Un sourire discret étira ses lèvres.
Elle entra dans la salle blanche.
La lumière froide se refléta dans ses yeux bleus. Les deux cobayes tournèrent la tête vers elle, mais sans l’agressivité de tout à l’heure. Il y avait dans leurs regards une chaleur nouvelle, encore fragile.
— Très bien… murmura la doctoresse en repassant son protocole en mémoire. On procède par étapes.
Elle s’approcha du lit de Laëtitia et défit lentement la sangle de son bras gauche, celui tourné vers le lit voisin. Laëtitia inspira comme si on venait de lui rendre un morceau de liberté.
— Restez comme vous êtes. C’est une phase de test.
Puis elle fit de même pour Rachelle, libérant son bras droit.
Rachelle fronça les sourcils, surprise.
— Eh, tu fais quoi, là ?
— Vous êtes très bien. Restez comme vous êtes.
Elle saisit alors les barres métalliques des deux lits. Les roulettes grincèrent lorsqu’elle rapprocha les deux structures. Le métal cliqueta. Les deux femmes se retrouvèrent si près que leurs avant-bras pouvaient presque se toucher.
Laëtitia retint un souffle.
Rachelle écarquilla les yeux, interdite.
La Dre Dewarrat recula, satisfaite, puis se dirigea vers la sortie.
— Très bien. Je vous laisse un moment.
Elle quitta la salle blanche, referma la porte blindée derrière elle, puis revint se poster devant la vitre sans tain.
Elle croisa nerveusement les doigts tout en observant la scène.
Les deux cobayes, un seul bras libre chacune.
Les lits rapprochés.
Les premiers effets d’un amour chimique en train de naître.
Et maintenant, pensa-t-elle, tout pouvait basculer.
Dans le silence aseptisé de la salle blanche, le moindre mouvement prenait une importance capitale.
Rachelle fut la première à briser l’immobilité. Son bras droit, désormais libre, flotta un instant dans le vide qui séparait les deux lits. Ses doigts tremblaient, non pas de peur, mais d’une hésitation presque timide.
Lentement, elle laissa sa main se poser sur le matelas voisin, cherchant à l’aveugle, jusqu’à effleurer la main gauche de Laëtitia.
Le contact fut électrique.
Laëtitia ne se déroba pas. Au contraire, elle saisit aussitôt la main qui s’offrait à elle, ses doigts se refermant avec une force surprenante, comme si elle s’accrochait à une bouée. Elles tournèrent la tête l’une vers l’autre sur l’oreiller. Leurs regards s’ancrèrent, intenses, pupilles dilatées par la chimie qui inondait leurs veines, abolissant tout le reste de la pièce.
Doucement, le pouce de Laëtitia se mit à caresser le dos de la main de Rachelle.
— Ta peau… souffla Laëtitia d’une voix rauque. Elle est tellement… douce.
Un frisson lui fit arquer le dos. Poussée par une impulsion irrésistible, Rachelle dégagea sa main de l’étreinte pour la lever vers le visage de sa compagne d’infortune.
Le geste était lent, presque sacré. Ses doigts vinrent se poser sur la joue de Laëtitia, traçant la ligne de sa mâchoire avec la légèreté d’une plume.
Sous cette caresse, Laëtitia ferma les yeux. Sa respiration se brisa, et deux larmes perlèrent au coin de ses paupières avant de rouler sur ses pommettes et de venir mourir contre les doigts de Rachelle.
De l’autre côté de la vitre, le stylet de la Dre Dewarrat courait frénétiquement sur sa tablette.
« Sujets en phase d’attachement immédiat. Empathie tactile : maximale. »
Elle nota la donnée d’un geste sec, sans la moindre émotion, et ajouta une ligne en gras :
« Aucune convulsion, aucune agressivité paranoïaque. Le profil neurologique reste stable. Le Céphalon-6 ne présente pas la toxicité émotionnelle de l’ancienne version du Dr Richter. »
Comme les autres avant elles. Dans les pièces voisines du même étage, d’autres sujets, isolés les uns des autres, avaient livré la même courbe, le même verrouillage. Le couple Laëtitia–Rachelle était le dernier de la série : la dernière vérification qui manquait avant la certitude absolue.
Dans la salle d’observation, la Dre Dewarrat prit une profonde inspiration. C’était le moment critique. L’étape où tout pouvait basculer dans l’horreur ou le triomphe. Elle tapa un code sur le panneau de contrôle, déverrouillant à distance les mécanismes de sécurité des sangles restantes, puis pénétra de nouveau dans la salle blanche.
Le bruit de ses pas n’existait plus pour les deux femmes. Elles étaient enfermées dans une bulle sensorielle hermétique.
— Je vais détacher le reste, annonça la doctoresse d’une voix nette. C’était l’instant qu’elle attendait.
Elle commença par les chevilles de Rachelle, puis par son autre poignet. Elle fit de même pour Laëtitia. Le cuir tomba lourdement sur le sol.
— Vous êtes libres, dit-elle en reculant prudemment vers la porte, prête à intervenir — ou à fuir.
Rachelle ne chercha pas à s’enfuir. Elle ne jeta pas même un regard vers la sortie. Dès que son corps fut libéré de ses entraves, elle se redressa d’un bond souple, presque animal. Elle ignora la doctoresse, ignora le laboratoire, ignora l’univers entier. Son seul point de gravité était Laëtitia.
Dans un mouvement fluide, Rachelle grimpa sur le lit voisin et se mit à califourchon sur les hanches de Laëtitia.
La Dre Dewarrat s’immobilisa près de la porte, attentive. C’était l’instant où, la dernière fois, tout avait dérapé.
Le souvenir du dossier Richter.
Le « Céphalon-5 ».
À ce stade précis, lors des tests précédents, l’amour simulé s’était mué en une faim dévorante. L’hyper-attachement avait court-circuité l’hypothalamus, transformant le désir de possession en besoin littéral de consommer l’objet aimé. Elle revit les images d’archives : les morsures cannibales.
Rachelle se pencha vers le cou de Laëtitia. Sa bouche s’ouvrit.
La doctoresse approcha le pouce du bouton d’alarme — non par peur, mais par acquit de conscience. Surtout, elle voulait voir.
Mais Rachelle ne mordit pas.
Elle enfouit son visage dans le creux de l’épaule de Laëtitia, humant son odeur avec avidité, avant de remonter vers ses lèvres. Laëtitia, loin de la repousser, cambra le dos pour l’accueillir, ses mains désormais libres agrippant les cheveux de Rachelle pour la presser davantage contre elle.
Leurs bouches se rencontrèrent dans un choc charnel, profond et désespéré.
C’était de la fusion.
Sans violence, cette fois.
La doctoresse retira son pouce du bouton, vaguement satisfaite.
— C’est un succès, murmura-t-elle pour elle-même. Pas de cannibalisme. Rien que la fixation.
Elle resta un instant à observer, froidement fascinée par la puissance de la scène. Les deux femmes s’embrassaient comme si elles se retrouvaient après un siècle de séparation, mêlant soupirs et caresses fébriles, indifférentes à la stérilité clinique des lieux.
L’expérience était validée. Le protocole était rempli. Il fallait maintenant mettre fin à la session.
La Dre Dewarrat s’éclaircit la gorge, reprit sa posture d’autorité et s’avança vers les deux jeunes femmes.
— Mesdemoiselles ? L’expérience est terminée. C’est fini.
Aucune réaction. Rachelle, toujours à cheval sur Laëtitia, couvrait son visage de baisers, tandis que Laëtitia murmurait des mots d’adoration incohérents.
La doctoresse fronça les sourcils et s’approcha du lit.
— Rachelle ! Laëtitia ! Vous m’entendez ? Vous êtes libres de partir. La porte est ouverte. Vous pouvez y aller.
Ses mots semblaient rebondir sur un mur invisible. L’intensité chimique du Céphalon-6 avait créé un circuit fermé entre les deux sujets.
Agacée — le protocole exigeait qu’elle close la session —, la doctoresse posa une main ferme sur l’épaule de Rachelle pour la secouer.
— Allez, ça suffit maintenant. On se lève.
Rachelle ne bougea pas d’un millimètre. Ses muscles étaient tendus, verrouillés autour du corps de Laëtitia. La Dre Dewarrat tira plus fort, tentant de l’écarter, de briser ce contact permanent.
— Rachelle ! Écartez-vous !
C’était comme essayer d’arracher un aimant industriel de sa base. Rachelle grogna sourdement, non pas contre la docteure, mais parce qu’on perturbait sa transe, et se resserra plus fort encore contre sa partenaire.
Laëtitia, les yeux rivés dans ceux de Rachelle, semblait avoir totalement oublié qu’une troisième personne se trouvait dans la pièce.
La doctoresse tira à deux mains, mettant tout son poids en arrière.
Rien.
Soudées.
Inséparables.
D’un geste brusque, Rachelle déchira la chemise de Laëtitia, révélant sa poitrine.
Ce n’était plus de la science.
C’était un absolu.
La Dre Dewarrat se redressa et recula d’un pas, sans hâte. Elle n’éprouvait ni gêne ni pitié — seulement l’attention froide de qui consigne un résultat.
La violence du Céphalon-5 avait disparu ; restait une obsession totale, un verrouillage dont rien ne les tirerait. Elle ne pouvait pas les séparer. Elle n’essaierait pas longtemps. C’était précisément ce qu’on lui avait demandé d’obtenir.
Indifférente à la transe des deux femmes, la Dre Dewarrat regagna la porte d’un pas égal et les laissa à leur boucle.
Derrière la vitre sans tain, les deux femmes étaient toujours enchevêtrées sur le lit, respirant au même rythme, incapables de se dissocier.
Elles ne mangeaient pas.
Ne buvaient pas.
Ne parlaient presque plus.
Elles vivaient dans une boucle fermée, un monde où plus rien n’existait qu’elles-mêmes.
La doctoresse envoya son rapport final.
Six pages.
Claires, concises, irréfutables.
Les cobayes avaient démontré que le Céphalon-6 supprimait complètement la reproduction, sans violence et sans effet secondaire visible pour la société.
Avec ce dernier couple, la série était close. Toutes les expériences du laboratoire, conduites en vase clos dans des pièces séparées, avaient abouti au même verrouillage. Plus aucun doute n’était permis.
La doctoresse tourna de nouveau la tête vers la vitre.
Rachelle lapait l’entrejambe de sa partenaire, fébrile, comme un chat assoiffé lape sa gamelle d’eau.
Elle reçut un appel une heure plus tard.
— Ici le Département fédéral de la santé publique. Votre rapport est validé.
Silence.
— Nous allons l’intégrer au programme vaccinal national.
Elle n’en marqua aucune surprise.
— Sous quel prétexte ?
— Le nouveau virus Zéro-9. Un faux nom, bien sûr. La population n’a pas besoin de connaître les détails. Nous présenterons le Céphalon-6 comme un vaccin obligatoire, à administrer dès l’enfance. Indolore. Sécurisé. Pour le bien commun.
Elle resta muette.
— Et son véritable effet ? murmura-t-elle.
La voix répondit avec un calme administratif.
— Une croissance démographique réduite. Un pays stabilisé. Des citoyens plus dociles. Et surtout… plus personne ne se sentira vraiment seul.
Un long silence suivit.
La ligne se coupa.
La doctoresse demeura immobile un moment. Puis elle éteignit toutes les lumières du laboratoire.
Elle verrouilla la porte derrière elle.
Demain, pensa-t-elle, on commencera les premiers essais en école primaire.